Cuba – de La Havane à Santiago

Pour ce second voyage à Cuba, nous avions choisi de visiter l’Oriente en minibus.  Nous avons rejoint Santiago de Cuba en passant par Santa Clara, Remedios, Camagüey et Bayamo.  Là, nous avons viré tout à fait à l’ouest et roulé jusqu’à Manzanillo.  Ensuite cap au sud vers Marea del Portillo sur la Mer des Caraïbes.  Dernière étape, une centaine de kilomètres sur la corniche de la route 20 pour arriver à Santiago.  Retour le surlendemain en poussant plus loin à l’est vers Guantanamo, en obliquant ensuite au nord vers Baracoa sur l’Océan Atlantique, puis longue route vers Holguin et retour en avion à La Havane où nous passerons une journée complète avant de rentrer au pays.

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Nous avions donc visité la capitale lors d’un premier voyage il y a trois ans où nous avions aussi privilégié les plantations de tabac dans la partie occidentale de l’île en passant ensuite par Cienfuegos, Trinidad et Santa Clara, situées toutes trois au centre du pays.  Cette fois, c’est la curiosité de découvrir l’envers du décor qui nous a éloignés des sentiers bien battus de la capitale vers les Basses Terres, le monde brutal de la canne à sucre et les décors montagneux et révolutionnaires de l’Oriente. Nous ferons plus de deux mille kilomètres de petites routes de campagne : une constante sur les panneaux de propagande à l’entrée de tous les villages que nous traversons, celle du triomphe de la révolution, de l’égalitarisme et de l’idéal guévariste de l’Homme Nouveau qui aboutissent à un seul choix, celui du socialisme ou de la mort. Des posters de Fidel, du Ché, quelques uns de Camilo Cienfuegos, trop tôt disparu en 1959 et, dans certains villages, des portraits des enfants du pays tombés au champ d’honneur.

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Peu d’activités dans les champs et, en ces temps de pénurie, beaucoup de files devant les magasins.  Grande est la tentation de condamner toutes les gauches sans autre forme de procès mais il faut faire attention de bien sérier ses émotions et de remettre tout ce que l’on voit dans le contexte qu’il mérite. Ils sont nombreux sur le banc des accusés : d’abord le régime colonial espagnol qui s’est fait tirer l’oreille au 19èmesiècle avant d’interdire la traite des Noirs ; ensuite les mafieux de tous bords qui, sous l’œil complaisant des Etats-Unis, ont soutenu la dictature de Batista dans les années 1950 ; et puis le régime castriste qui a démontré que la route de l’enfer est pavée de bonnes intentions; sans oublier les inflexibles de tous bords, à Miami et ici, qui tirent profit d’un régime de sanctions qui pénalisent avant tout la quasi-totalité des habitants de Cuba.

Voilà en guise d’introduction.  Pour le surplus, je vous laisse quelques notes de voyage prises au jour le jour.

Mardi

Dans notre quête d’un petit peu de meilleur, le hasard nous a menés aujourd’hui à Sagua la Grande, dans les campagnes cubaines entre Santa Clara et Remedios.  Notre guide d’un jour porte le nom très poétique de Dianaleis Maza Amores et, si elle reconnaît que cette région a connu des jours meilleurs, elle tentera de nous convaincre que les importants travaux de restauration en cours en feront une destination de prédilection dans les années à venir.  On ne demande qu’à la croire en traversant ces bourgades fantômes en nous faufilant entre charrettes, tracteurs et vieilles américaines.  Mais une petite voix nous chuchote que c’est sans espoir.  Beaucoup comptaient sur la levée des embargos il y a 3 ans mais ici c’est Berlin après la guerre et tout reste à faire.

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Un ouragan en septembre dernier a désorganisé la vie agricole : il y a encore trop de cannes à sucre dans les champs et nous croisons beaucoup de fermiers armés de machettes pressant le pas, à pied ou à cheval, peut-être agacés de ne pouvoir compter sur les ados qu’ils côtoient, accrochés à leurs écrans et branchés à leurs réseaux.  Déjeuner le midi au bord de l’eau à Isabella de Sagua et ensuite visite haute en couleurs de Sagua la Grande, son pont suspendu, ses palais délabrés et sa population métissée comme nulle part ailleurs.  Journée à 500 kilomètres que nous terminons dans la douceur du soir de Remedios dont la très belle Grand-Place est entourée de deux belles églises dont les campaniles ont un je ne sais que de Toscane.

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Mercredi

 La  Grand-Place à Remedios est vraiment très jolie sous le soleil.  Un Vieux parle à son copain de la taille du poisson qu’il a pêché la veille.  Leurs femmes sont à Saint-Jean-Baptiste avec leurs copines et débitent des Ave Maria à la pelle.  Nous repartons pour cinq heures de route à travers campagnes en friches et villages animés.  Camille Cienfuegos, le compagnon d’armes du Ché, est très populaire par ici et son portrait trône devant les écoles et sur les façades des logements sociaux.

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Cette route vers Camagüey, nous la faisons en compagnie de notre guide, Yanosky.  Si son prénom est polonais, Yani est cubaine pure souche et vit dans une banlieue de La Havane avec sa mère, sa sœur et sa petite nièce.  C’est une battante, elle connaît son Histoire sur le bout des doigts et parle avec professionnalisme et enthousiasme de toutes les opportunités qui s’offrent à son pays.  Yani a 34 ans, elle a choisi de rester alors que ses cousines et ses amies se sont fait la malle, les unes à Madrid, d’autres à Bologne, quelques unes encore chez le satan yankee.  Ce qui est terrible, c’est qu’elles partent toutes pour ne pas revenir.  Yani voudrait voyager mais elle redoute qu’elle ne le pourra pas parce que, comme tout le monde, elle ne sait pas de quoi demain sera fait.

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Elle nous parle de jours heureux quand elle était petite, que le sucre se vendait cher et vilain, que le pétrole russe était bon marché et coulait à flots et que ses meilleurs moments étaient ces week-ends passés avec ses parents sur les plages à Varadero avant l’ouverture aux touristes après l’effondrement de l’appareil soviétique.  Elle connaît toutes les statistiques économiques, sociales et politiques mais on voudrait poursuivre la discussion sur le terrain des méfaits un peu est-allemands des comités de défense révolutionnaires, sur celui de l’inexistante séparation des pouvoirs et celui d’un régime de Droit où prévaudraient contrats et obligations – lisez Amartya Sen – mais là le terrain devient marécageux, un ange passe et tout le monde préfère regarder les beaux paysages qui défilent.  Mais ça, c’est Cuba.  Ah oui et Camagüey ?  C’est grand, c’est bruyant, c’est haut en couleurs.  C’est aussi ça, Cuba.

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Jeudi

Très longue route vers Las Tunas où nous obliquons vers Bayamo au sud.  De là plein ouest vers Manzanillo sur le Golfe de Guacanayabo.  Nous longerons ensuite la côte en nous dirigeant vers Media Luna où nous repiquerons au sud pour nous poser à Marea del Portillo, presqu’à l’extrême ouest de la côte sud-est du pays.  Promenade le midi à Bayamo dans des ruelles où le temps s’est arrêté même s’il y a encore quelques touristes.

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L’après-midi à Manzanillo, nous sommes complètement en dehors des circuits traditionnels et les locaux nous dévisagent comme si nous tombions de la lune.

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Nous tentons à trois reprises de faire le plein de carburant avant notre voyage de demain où nous serons cinq heures sur une corniche où il n’y aura pas de carburant avant Santiago de Cuba.  Cela s’avère compliqué: le mazout est réservé aux ambulances et à l’armée.  Soirée au bord de la Mer des Caraïbes dans un village de vacances sur le point de perdre son dernier trident, ancien centre pour apparatchiks qui doit dater des années 60 …

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Vendredi

Et à 9 heures, nous n’avions toujours pas fait l’indispensable plein de mazout pour nous permettre de reprendre la route.  Deux heures passées dans les couloirs du village de vacances à lire, surfer et contempler les allées et venues de ces dames américaines bien en chair mais peinant à garder le contact avec leurs amies plus sveltes. Juan Carlos nous rejoint vers 11 heures.  Il a finalement rempli le réservoir et nous partons vers Santiago de Cuba, 130 kilomètres plus à l’Est et qu’on rejoint, en principe, après cinq heures de trajet parce que, faute de moyens, une bonne partie de cette route numéro 20 qui longe la sierra maritime n’a jamais été entretenue et est dans un état épouvantable, que la chaussée est très étroite et qu’il faut sans cesse faire attention de ne pas valser dans le décor, le ravin ou la mer.

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Le temps est de la partie, les vues sont imprenables et tout cela vaut largement le voyage.  Parfois quelques arpents ont été regagnés sur la mer et la route se faufile alors entre quelques prés d’élevage où nous croiserons des manœuvres à pied, des contremaîtres à cheval et ceux qui comptent en calèche.  Mais la plupart du temps nous roulons sur une digue à peine plus haute que le niveau de la mer et qui, en cas de mauvais temps, devient vite impraticable.  Après une petite heure, nous voilà face à une américaine d’un autre âge qui – il fallait peut-être s’y attendre – a cassé son train avant et nous barre une route sur laquelle il n’est pas possible de faire demi-tour.  Les bons usages dans cette partie du monde veulent qu’on s’inquiète avec sollicitude des conducteurs en détresse et que la première voiture qui passe organise des secours dès qu’il gagne le village suivant … qui peut être à plusieurs dizaines de kilomètres du conducteur sinistré.  Le propriétaire de ce qui reste de la Chrysler n’a pas l’air plus affolé que cela, assure Juan Carlos qu’il n’y a vraiment pas de quoi faire un plat de ce qui lui arrive, manœuvre sa voiture le long des rochers et nous laissera le plus étroit des couloirs entre l’épave et la mer.

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Croisé aussi, plus loin, un sous-traitant des ponts et chaussées, chargé de boucher quelques cratères trop menaçants.  Armé d’une bétonneuse et d’autres instruments de fortune, il peut compter sur l’appui de sa femme, ses enfants, ses parents, ses beaux-parents et quelques amis appelés à la cause: tous mettent la main à la pâte pour qu’il puisse commencer sa fin de semaine et (surtout) rapidement présenter son décompte en haut-lieu à la sous-préfecture.

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Notre arrivée à l’hôtel fut mémorable.  C’est un bâtiment construit sur une colline au milieu d’une route circulaire en contrebas d’où partent plusieurs chemins d’accès qui mènent à la réception de l’établissement.  Nous sommes à 30 mètres de l’entrée mais la voie la plus courte nous est barrée par un premier policier qui nous enjoint, sans autre forme de procès, de faire le (long) tour de l’établissement qui nous mènera aussi, nous assure-t-il, à la même porte d’entrée.  Notre chauffeur râle un bon coup mais obtempère et se remet sur les routes de la ville.  Nous contournons l’hôtel, refaisons plusieurs centaines de mètres … pour nous retrouver devant un second barrage.  Le mercure grimpe et Juan Carlos, se prenant pour un grand d’Espagne, explique au nouveau policier qu’il a parlé à son chef, de l’autre côté de la colline, et que celui-ci l’ordonne de nous laisser passer.

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J’ai oublié de vous dire que le premier fonctionnaire était un grand noir non gradé qui ne respirait pas la compétence quand bien même son sourire était enjôleur et charmant.  Ce deuxième fonctionnaire n’est ni noir ni métissé, il est blanc, tiré à 4 épingles et porte des barrettes, preuves que notre chauffeur a perdu l’occasion de se taire.  L’officier nous précise, pour autant que ce soit nécessaire, qu’ici c’est lui qui dirige les opérations et, pour notre peine, nous sommes priés de faire marche arrière et de reprendre quelques chemins de traverse qui nous mèneront sans doute à bon port.  Après avoir repris la route, nous serons évidemment immobilisés devant un troisième barrage.  Notre 3ème fonctionnaire de police jette un coup d’œil sur notre compagnie, se dit que s’il ne nous laisse pas passer il devra rédiger un rapport et, après avoir pesé le pour et le contre, de guerre lasse, il nous ouvre la voie.  Et dans la presse cubaine de ce samedi matin figuraient les comptes rendus des entretiens tenus ici vendredi à Santiago de Cuba entre Raul Castro et le premier secrétaire du parti communiste vietnamien, descendu dans un hôtel de banlieue construit sur une colline …

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Un an à vélo d’Amsterdam à Singapour

Plus on voyage, plus on se rend compte de l’immensité de ce qu’il nous reste à voir … Voilà un livre fantastique à offrir pour les fêtes. Martijn Doolaard a enfourché son vélo à Amsterdam et nous a ramené 370 pages de récits et photos d’un magnifique voyage qui l’a mené aux bords de la Mer Noire, à Téhéran et Ispahan, sur la route de la Soie et jusqu’aux fins fonds du Kirghizstan. Il a ensuite rejoint Goa par avion, a parcouru le sous-continent pour remonter vers Calcutta, le Sikkim et les contreforts de l’Himalaya.

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Traversée ensuite du Myanmar, de la Thaïlande et de la Malaisie pour arriver, un après son départ, à Singapour et tout cela à bicyclette. Il n’est pas toujours seul et fait de temps à autre un bout de chemin avec d’autres tout aussi fous que lui. Ce qu’il y a de passionnant c’est non seulement tout ce dont il nous rend compte et fait voir sur les sentiers peu battus entre Istanbul, Téhéran et les sommets kirghizes mais aussi la manière dont il confronte les difficultés et les embûches du parcours. Grand format publié aux Guides bleus, rapport qualité prix imbattable.

 

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Dual Nationality

We emigrated to my mother’s birthplace in Europe in 1963. Even though the UK would forever remain close to our hearts, my parents were adamant that we start afresh and integrate as best we could into our new local community. Contacts with local expats were few and far between because I guess my Mother and Father didn’t relish the prospect of moving back to family and friends in England and admitting that turning our backs on Britain had all been a huge mistake. I was thrown in at the deep end but unsurprisingly at the age of 7, managed to pick up French in the space of 3 months. For ten years, we returned to the UK twice a year for Christmas and summer holidays and spoke English at home. This allowed me to flatter, deceive and pretend I was totally bilingual when in fact my mother tongue had shifted in no time from English to French. I think, write and swear in both languages but the process is that split second faster in French.

England and Europe

Culture-wise things are more complex. My Father had had to fend for himself from a very early age when he was shunted off to boarding school in the mid-1920’s and I’m not sure he ever had any sort of home to go back to at the week-ends or during the holidays. This may explain why he was so good at games and would probably have played Rugby Union for Scotland but for the war. He spent 6 years’ of his life in an Oflag prison camp and only got a decent job in his mid thirties. He had a very conservative outlook on life and schooled me in the subtleties of sticky wickets and rugby union, brown suits and polished shoes and, when in London, not living on the wrong side of the river. He thought one should stay clear of politics and religion and – most important of all – never trust the French! Growing up in Europe in the sixties and seventies, I got to grips with this deep ambivalence Europeans have towards the British who – like the French I suppose – could not be trusted (pace de Gaulle) and there was this kind of schadenfreude in European circles (certainly at my school) brought on by Britain’s demise overseas. The UK finally joined the European club in 1973 because their political and commercial position in world affairs required it to do so but, nevertheless, it was seen as win-win for the Community at large.

Pink Floyd

I was close to 18 and “choosing” a nationality was not at that time of paramount importance. Getting back to “culture”, I felt no split allegiances. George Best, Pink Floyd and the Welsh rugby team. How could I not feel a true citizen of Great Britain and Northern Ireland? Except that living in the UK has never been an option: no one there cared I spoke languages, indeed this sparked some sort of distrust: how could I be one of them? Whereas remaining British while living in Europe, made a lot of sense and was an asset in all kinds of circles: we had this self-deprecating sense of humour and there was still huge admiration, close to 30 years after the end of the war, of the manner in which Britain had stood alone. So this has been my cultural con trick, persuading my fellow Europeans that I’m not one of them while knowing all the time that even though Nelson, Churchill and Rule Britannia rock, deep down, I cannot buy into England’s “green and pleasant land”.

Rule Britannia bis

This has not stopped me from renewing my British passport 5 times and I never fail to tell my friends and family that they should read the fine print where the Foreign Secretary « … requests and requires in the Name of Her Majesty all those whom it may concern to allow the bearer to pass freely without let or hindrance etc … » and compare with my adopted country’s cheap stipulations that « the State will not bear repatriation costs of its citizens venturing abroad ». But all things must pass and having had the good fortune to travel abroad, I have noticed in the past 10 years that there is now more (expensive) hassle for those of us travelling on a British passport. I paid eleven times my wife’s visa fee when we visited India, elsewhere contrary to my wife and friends I was not allowed to travel, and further afield the questionnaires I had to answer were much more complicated. So well before Brexit, I somewhat reluctantly decided it was time to do the decent thing and apply for my host country’s citizenship, which was granted in due course. Would I have to write some sort of motivation letter I enquired from the Civil Servant, show you that I speak 2 of the 3 official languages, that I have come to terms with your extraordinarily complicated history and political structure, that I can sing your – I mean our – National Anthem? The guy looked up and told me I’d paid my (social security and fiscal) dues and, given our European dimension, while what I was talking about was not irrelevant it was certainly not paramount.

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So there we are 2 nationalities and 2 cultures. Irrespective of passports, this duality has been a fact of life for quite a lot of us in the past 70 years. An article I read in the Guardian this morning fuelled my liberal desire to start ranting about Brexit, blue passports and the like but I now realize that this would have been rather futile. After all, this is the season of Goodwill and everyone’s entitled to an opinion. More importantly, tomorrow is Christmas Eve and it’s time to go and get some presents for my Grandchildren! Merry Christmas to all of you!

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Crépuscule à Londres

Nous sommes dans cette agglomération de cent villages où, en son centre, le paysage est presque marin et où les banlieues s’étendent jusqu’à la mer. Douze mille habitants intra-muros mais, dépendant de votre définition, entre 12 et 18 millions dans la ville et sa région métropolitaine. Hier après-midi, nous nous sommes éclipsés de notre groupe pour renouer pendant une petite heure avec Modigliani, ses amis et ses femmes en résidence à la Tate Modern jusqu’au 23 janvier prochain. En sortant pour reprendre le train, un peu de rose dans le ciel, le fleuve qui opère sa magie et Saint-Paul qui a un je ne sais quoi de la Salute à Venise. Si vous aimez cette ville et que vous avez la fibre littéraire, lisez donc Londres, un ABC romanesque et sentimental de Pierre-Jean Rémy …

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Nicaragua

En entrant dans Managua, capitale du Nicaragua, on voit que les annonceurs – ceux qui nous enjoignent à manger ceci ou boire cela – ont renoncé à occuper le terrain. Il est vrai qu’ici, il y aura toujours les stigmates de l’ingérence nord-américaine qui ne date pas d’hier et qui a maintenu au pouvoir des gangsters de la pire espèce (Roosevelt dans les années 30 : « Somoza est un fils de … mais c’est notre fils de … »). Et puis dès 1947, dans ce pays comme ailleurs, les grandes puissances ont choisi de s’affronter par procuration. Le dernier des Somoza a été chassé en 1979 par une coalition dominée par les Sandinistes très à gauche sur l’échiquier politique. Depuis 1990, on pratique l’alternance, les Sandinistes sont revenus au pouvoir en 2006 et, même s’ils arborent encore fièrement leurs couleurs noires et surtout rouges, leurs dirigeants croient beaucoup plus aujourd’hui aux vertus du capitalisme d’état (photo: Libération de Managua le 20 juillet 1979 – photo prise par Susan Meiselas et tirée de son très beau livre « Nicaragua »).

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Les Nicaraguayens ont la malchance de se trouver au-dessus de la plaque Pacifique qui, par en-dessous, travaille la plaque Amérique. Managua a été complètement détruite en 1972 et il ne reste que peu de vestiges de son passé. Elle est coupée en deux par la colline de l’ancien palais présidentiel, au nord de laquelle on retrouve, sur les rives du lac, ce qui reste de l’ancienne ville et au sud ce qui a été reconstruit et où il n’y a pas grand-chose à voir.

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Dans la capitale, des centaines d’arbres « de vie » en métal de toutes les couleurs ont été érigés un peu partout à l’initiative de l’épouse du président Daniel Ortega et, si leurs illuminations apportent une touche colorée la nuit, ils ne font pas vraiment l’unanimité ni sur l’esthétique ni sur ce que tout cela aura coûté. Ce qu’on aime à Managua ? La Place de la Révolution où l’on retrouve les ruines de l’ancienne cathédrale, l’Assemblée Nationale et le Palais des Peuples. Premiers contacts ici avec le poète Ruben Dario et le père de la Nation, Augusto Sandino, coiffé de son superbe chapeau texan.

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Départ ensuite vers Leon qui est, avec Grenade, une des anciennes capitales du pays. Cette ville est très agréable pour se poser et trouver ses marques. Elle a conservé son architecture coloniale, ses quadrilatères proprets et ses beaux jardins intérieurs.   C’est la fin de la saison humide : grand beau temps le matin, couverture nuageuse dès midi et puis très vite des trombes d’eau pendant une demi-heure où tout s’arrête.

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Nous sommes logés dans un couvent reconverti et les propriétaires sont amateurs d’art. Découvert ici la magie du Nicaraguayen, Alejandro Arostegui, dont les paysages tiennent à la fois de Folon et de Magritte et où les personnages sont très peu de choses dans cette atmosphère envoutante et silencieuse que nous découvrons du côté de l’Océan Pacifique.  Excursion et ascension par certains d’entre nous du Cerro Negro avec comme récompense pour les plus courageux – dont je n’ai pas fait partie – une descente en luge sur la neige noire nicaraguayenne.

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Le lendemain, avant de quitter la ville, petite ballade sur les toits de la cathédrale d’où l’on aperçoit à quelques centaines de kilomètres à la ronde cette belle Ceinture de Feu décrite par Conrad Detrez: l’Amérique Centrale est une langue de feu et ici au Nicaragua, ils sont, paraît-il, trente-trois, tous ces volcans … cortège de montagnes chaudes entretenant la braise.

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Il y a trois Nicaragua : le Pacifico, espagnole et sandiniste, les Caraïbes anglo-saxonnes et la région du centre, agricole et conservatrice, où nous nous rendons après Leon. Nous sommes en pays « contra », parmi les caféiers à flanc de collines et les plantations de riz dans le creux des vallées. Luis notre jeune guide nous parle de la complexité de la terrible guerre civile de près de 10 ans (1980-1990) où, nécessité faisant loi, le pouvoir en place a recruté la jeunesse nicaraguayenne pour en faire de la chair à canon. Et des choix déchirants quand tous ne se retrouvaient pas du même côté parce qu’on était somoziste/contra du côté de sa mère et sandiniste du côté de son père (photo: En attendant la contrattaque – Matagalpa 1978 – par Susan Meiselas).

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Montée étroite et terrifiante vers Finca Esperanza Verde, à une heure de la route principale quelque part dans la chaîne montagneuse du centre au nord de Matagalpa. Passé devant un attroupement d’une trentaine de jeunes en début d’après-midi. Ils sont assis par terre et je crois d’abord que c’est la sortie de l’école mais à mieux regarder c’est la fin de la récolte. La propriétaire américaine de l’Eco Lodge a racheté une centaine d’hectares à un de ses compatriotes en 2012 et essaie tant bien que mal de lancer une production de café dans des conditions difficiles. Le prix du café est volatile, aurait baissé de 40% par rapport à son niveau de 2016 et celle qui nous reçoit noue probablement les deux bouts par l’activité de location des chambres.

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Nous ferons le tour de la pépinière et de quelques parcelles en compagnie des régisseurs. Belle promenade où j’ai eu le plaisir de photographier côte à côte deux Motmot à sourcils bleus, l’oiseau national du Nicaragua. Colibris, hibou à lunettes et un oiseau de proie : quelques uns des sept cents espèces d’oiseaux qu’on rencontre par ici.

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Savez-vous qu’il faut planter les caféiers à l’ombre de bananiers, que les bananes il y en a au moins dix sortes et qu’on en mange à l’apéro, en entrée, en plat ou au dessert ? Je vous écris ces quelques lignes au crépuscule et le bruit qui monte de la forêt est assourdissant. Tout cela retombera au moment d’aller nous coucher et, protégés par la moustiquaire, nous tenterons de ne pas nous laisser démonter par les mille et un petits bruits qui nous accompagneront tout au long de la nuit.

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Départ vers le sud et le Lac Nicaragua et découverte à Grenade de Lucho Libro, fantastique librairie derrière la Cathédrale où l’on trouve tout ce qu’il faut lire sur l’Amérique Latine (Le Miroir enterré, réflexions de Carlos Fuentes sur l’Espagne et le Nouveau Monde), l’Amérique Centrale (Les Amériques du milieu de Philippe Létrilliart) et sur le Nicaragua (Le pays que j’ai dans la peau de Gioconda Belli). Ces trois livres sont du meilleur tonneau : on en apprend énormément sur le « je t’aime moi non plus » entre l’Espagne et ses anciennes colonies (Fuentes), comment l’Amérique Centrale se retrouve perdante entre le marteau de la puissance nord-américaine et l’enclume des narcotrafiquants (Létrilliart) et la vie de tous les jours au Nicaragua avant et après la révolution (Belli). Et puis pour ceux que cela intéresse, pour comprendre pourquoi l’Amérique Latine a trop souvent été perdante face aux Européens et Nord-Américains, lisez donc l’Uruguayen, Eduardo Galeano qui, dans Les veines ouvertes de l’Amérique Latine, raconte cinq siècles de pillage et d’exploitation de son continent. Une lecture qui permet de réexaminer ses certitudes cum grano salis.

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Le 2 novembre c’est le jour des Morts et comme ailleurs en Amérique Centrale, les familles se déplacent et apportent une touche de couleurs aux sépultures de leurs proches.  Visité à Grenade une ASBL qui emploie des moins-valides pour confectionner des hamacs en tissus mais aussi en plastics à partir de déchets récoltés dans les rues.  Emu par cette citation capturée au vol : In order to fight hunger, we must first conquer malnutrition of the mind. Petite donation à cette association extrêmement dynamique dont un des objectifs est aussi d’expliquer le pourquoi et le comment du commerce équitable.

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Il y a bien des lunes, une des éruptions du volcan Mombocho avait été plus importante que les autres et il en a résulté la formation de 365 îles dans le Lac Nicaragua à quelques kilomètres de Grenade. Excursion dans l’Isleta de Zapongo, propriété d’un couple mi vieille France, mi baroudeurs qu’on verrait bien tenir des seconds rôles dans le prochain roman de Largo Winch. Lorsque je demande au maître des lieux la raison de leur expatriation, je reçois pour seule réponse qu’il n’existe pas de traités d’extradition entre ce pays d’Amérique Centrale et les états de l’Union Européenne. Météo magnifique, la plus belle du voyage, soleil généreux et petite brise qui nous font oublier le climat lourd et étouffant des derniers jours.

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Dans l’assiette au déjeuner : du tilapia, du pico gallo et du riz – un délice ! Une sieste comme on les aime confortablement installé dans un hamac bercé par les bruits d’étranges conversations entre cormorans, hérons, aigrettes et aigles-pécheurs. Retour en fin de journée à Grenade qui a un air de fête en ce dimanche d’élections communales. Depuis vendredi soir, la vente d’alcool est interdite et ce jusqu’à lundi midi. Certains établissements mettent un peu d’eau dans leur vin, érigent des panneaux devant les vitres à front de rue ou font en sorte de servir les étrangers dans les arrière-salles. Tout cela a un parfum de Chicago mais suggérer que le Nicaragua est prêt à rattacher son wagon à la locomotive de l’impérialisme yankee est un pas qu’il est prématuré de franchir.

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Ometepe, l’île aux deux volcans dans le lac Nicaragua. Luis très fier ce matin parce qu’il nous emmène à la maison chez lui pour faire connaissance avec sa mère, sa grand mère et son petit-frère. Pressé par mes questions, il aurait voulu que son grand-père, parti aux champs, puisse m’expliquer de vive voix comment s’organisait la résistance contre les Sandinistes durant les années 80. L’île n’était pas vraiment « contra » mais ici jamais les artisans et les cultivateurs n’auraient mangé à la table de Daniel Ortega. Ce qui hantait le plus les gens de l’île, c’étaient les rafles organisées par le pouvoir en place pour enlever les adolescents et les envoyer au front dans les hauts-plateaux du nord où était regroupé le gros des troupes « contra ». Dès que les guetteurs voyaient arriver les embarcations de l’armée, on faisait sonner les cloches à toute volée ce qui laissait du temps aux jeunes de se disperser dans la végétation touffue autour des volcans.

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Promenade ensuite dans une très belle réserve en bordure du lac. Journée « nature » passée en compagnie de papillons, de singes hurleurs, de geais à ventre blanc et de chevaux à moitié sauvages venus, en fin de journée, chercher la fraîcheur au bord du lac. Fini de lire Dreams of the Heart, les mémoires de Violet Barrios de Chamorro, veuve d’un célèbre Editeur de Presse (assassiné en 1978) et élue démocratiquement Présidente du Nicaragua en 1990. Son mandat de 6 ans a été placé sous le signe de la réconciliation et de l’apaisement. Elle a désarmé les Contras, renvoyé les Sandinistes à leurs études et redressé l’économie. Et puis, comme la vie d’un pays c’est une histoire sans fin, d’autres moins talentueux lui ont succédé et puis Daniel Ortega est revenu au pouvoir en 2006, semble avoir accompli de bonnes choses et s’apprête à passer la main … probablement à son épouse, celle des arbres en métal (2ème photo plus haut).  Comme ailleurs démocratie rime (pas toujours heureusement) avec famille …

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Et pour finir, San Juan del Sur, côte Pacifique.  L’hôtel s’appelle Morgan’s Rocks et nous ne sommes pas très loin du Costa Rica et de sa très belle région tropicale sèche du Guanacaste. Entre le moment où l’on passe la grille d’entrée et celui où l’on rejoint la réception, il faut une demi-heure de route très étroite dans cette jungle de deux mille hectares en bordure de mer.  La plage fabuleuse est un croisement entre Copacabana et les pannes de Mer du Nord hors saison.

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Agréablement surpris par ce voyage au Nicaragua. C’est le 3ème pays d’Amérique Centrale que nous visitons après le Costa Rica et le Guatemala. Le dépaysement ici ce sont les nombreux volcans et les activités sur sites qui peuvent être très sportives selon les désidérata de tout un chacun. Les infrastructures se modernisent et il y a du réseau internet plus ou moins partout. Si Managua ne casse rien, Leon mérite un détour et Grenade vaut le voyage. A signaler: très bonnes tables partout.  Ce pays a connu une dictature féroce de 50 ans suivie de 10 années de guerre civile violente. Les Nicaraguayens que nous avons rencontrés sont fort aimables, nous complimentent sur notre maîtrise du Castillan et n’hésitent pas à nous demander quand nous allons revenir.  Un must donc pour ceux qui aiment la nature et l’Amérique Centrale.

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Groenland – côte ouest

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Etonnant d’apprendre qu’un des effets du réchauffement est l’apparition de croisements entre ours bruns et ours blancs. Je ne sais pas comment les philo généticiens appelleront cette nouvelle sous-espèce (des ours de couleur ?) mais toutes les craintes sont permises étant donné les nouvelles règles scientifiques qui voient progressivement le jour : au cours de ce voyage, on nous enseigne que les oiseaux sont des dinosaures volants, que les baleines sont cousines des sangliers et que les orques sont plutôt plus proches des hippopotames que des autres cétacés …

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Cet après-midi lumières contrastées comme à la Mer du Nord hors saison. Promenade en zodiac dans le cimetière marin de Narsaq où les icebergs, privés de courants, raclent les fonds et sont pris au piège dans cette baie magnifique. Pendant plus d’une heure, Dimitri nous promènera parmi des œuvres d’art, certaines des portraits pas trop figuratifs que n’auraient pas renié notre regretté Olivier Strebelle. Le temps se couvre et malgré cela on reste sans voix devant cinquante nuances de gris et un blanc bleu très groenlandais …

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Nous sommes à côté (ou presque) du Canada, à 3500 kilomètres de Bruxelles et à 4500 kilomètres d’Anchorage. Sur le plan géographique, on rattachera ce pays au continent américain, sur le plan politique à l’Europe (le Groenland est une région autonome du Danemark) et sur le plan culturel au mouvement Inuit qui s’étend d’ici à la Russie, de l’autre côté du Détroit de Béring en passant par le Nord Ouest canadien.  Les chemins mènent tous à Rome mais saviez-vous qu’aucune route ne mène à Nuuk, la plus septentrionale des capitales qu’il faut rallier par bateau, en kayak ou à la nage.  Nuuk, son vieux port lugubre, les momies centenaires de son musée, ses magasins fermés, son architecture un peu lego, son gratte-ciel de 5 étages qui surplombe 3 cimetières et, pour racheter tout cela, sa très belle fresque Inuit.

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Nous dormions du sommeil des justes cette nuit lorsque nous avons franchi le cercle Arctique qui marque la limite du jour et de la nuit polaire lors des solstices de juin et de décembre. Pour faire simple, au delà de ce parallèle, à la St Jean, le soleil ne se couche pas (ou presque) et pendant les fêtes de Noël il fait noir pour ainsi dire tout le temps. Nous remontons vers 68°N à Ilulissat dont le port est entouré d’imposants icebergs.  Capturé ces dernières nuances de bleu et de blanc vers 21h30.

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Samedi matin, visite des cathédrales de glace le long de la plage aux confins d’Ilulissat. Promenade tranquille sur caillebotis posés dans la tourbe dont les couleurs vertes et brunes, presqu’automnales, contrastent avec toutes les gammes de blanc cassé des icebergs en bord de mer. Les guides qui viennent souvent par ici nous expliquent qu’en dix ans, les volumes de ce conglomérat ont diminué de manière considérable.

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Promenade l’après-midi sur un petit chalutier de pêche au sein d’autres icebergs et de nouvelles baleines à bosse dans ce parc que l’UNESCO a répertorié en ordre utile dans le patrimoine de l’Humanité.

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Notre magnifique voyage touche à sa fin. La grande découverte pour aura été la nécessité de prendre de la hauteur et de regarder les choses qui se passent dans cette partie du monde au travers d’une mappemonde et non d’un planisphère. Tout est une question de perspective …

Mappemonde

 

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Groenland

Vendredi – Soirée du Commandant, on nous a demandé d’être élégants. C’est l’occasion – une de plus – de mesurer la rapidité de mon déclin: il y a certes les combats incessants contre les trous de mémoire, les difficultés dorénavant à gravir quatre à quatre les marches d’escaliers, la lassitude croissante face aux promesses de tous genres et, bien entendu ce soir, la taille non extensible de mon pantalon de smoking. Une grande inspiration et, une fois de plus, je passe par le chas de l’aiguille mais ma joie sera de courte durée puisqu’en arrivant aux salons de réception, je découvre que plus personne ne s’habille de la sorte. Pire, un quidam m’accoste et me demande d’apporter trois coupes de plus à la table numéro 6 …

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Nous naviguons depuis 24 heures, le vent est tombé et nous croisons les premières glaces dérivantes portées par le Polar Stream du grand Nord. Alors s’il ne faut pas confondre torchons et serviettes ni icebergs et bourguignons, il faut avant tout prendre un moment et admirer ces œuvres d’art, quand bien même elles annoncent la fin accélérée de nos temps. Aperçu aussi nos premières baleines bleues qui se feront prier et dont les ballets ne sont pas faciles à anticiper à la nuit tombante. Il est vingt deux heures et, à une centaine de kilomètres devant nous, le soleil se couche dans un ciel sans nuages derrière les contours montagneux du Groenland. Cette nuit, pour la seconde fois en deux jours, nous reculerons les horloges d’une heure et, samedi matin, notre décalage avec le fuseau horaire de Braine-le-Comte sera de moins 4 heures. Même si sous allons vers l’hiver, les nuits sont encore courtes ici et il fera clair bien avant cinq heures du matin.

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Nous serons sur le pont à six heures pour accompagner le Commandant dans notre remontée d’un des nombreux fjords de « Tunu », littéralement « l’autre côté du pays », cette inhospitalière côte orientale où vivent seulement 9% des Inuit de Kalaallit Nunaat, ce pays qu’Erik le Rouge prétendait vert pour persuader les peuples d’Islande et de Norvège de venir s’y installer à la fin du premier millénaire. Une centaine de pècheurs et leurs familles vivent à flanc de colline à Kungmit au fond de la baie. Neuf heures du matin, belle météo, maisons aux couleurs bien scandinaves, du rouge, du bleu, du jaune pour faire contraste avec la neige dès que la bise sera revenue. Croisé une jolie petite fille qui scrute l’horizon en attendant ses parents abonnés sans doute à une nième grasse matinée, un peu plus loin un jeune adulte encore ado qui cuve une très méchante cuite et plus loin encore quelques chiennes de traîneau, habituées aux efforts les plus importants, mais ce matin épuisées par leurs récentes portées, mignonnes comme tout mais dont il serait imprudent de s’approcher.

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Je fais un détour par le cimetière au fond du village mais je n’y trouve rien de bien romantique et je cours retrouver mes petits camarades qui ont eu plus de chance que moi puisqu’ils ont rencontré un curé sympa qui leur a montré la belle petite église de ce village perdu au milieu de nulle part. Taillé une bavette avec quelques pècheurs avant de reprendre le bateau et de repartir en direction de Tassilaq, plus au sud et plus imposante avec ses 2.000 habitants. On a une veine de pendu puisque toute la journée ce sera du temps comme à la Côte d’Azur. Petite promenade de santé l’après-midi, visité le musée des autochtones et grimpé au sommet d’une colline où la vue sur le bateau et le cirque tout autour est imprenable. En passant devant un panneau de signalisation, je me rends compte que j’ai raconté des bobards en disant que j’allais au Pôle puisque nous ne sommes encore qu’à une centaine de kilomètres du cercle polaire et que le plein nord est à 2.725 kilomètres d’ici. Mais quelle importance puisque dans nos têtes c’est comme si on y était et, après tout, un moment de honte est si vite passé …

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Hier, dimanche matin, excursion en bord de fjord à Skjoldungen parmi tous les paysages qu’on puisse imaginer dans l’espace restreint de notre excursion : la montagne, la verte campagne, les torrents qui s’élargissent et viennent mourir dans les pannes en bordure des eaux du fjord. Sécurité reste le maître-mot puisque les naturalistes qui nous ont emmenés sont partis la fleur au fusil au cas – improbable – de rencontres fortuites avec un ours trop éloigné de sa banquise. Croire qu’on puisse se tailler vite fait en cas de mauvaise rencontre relève de la fantaisie parce que les ours, quand ils vous courent après, c’est comme les hippos : ça déménage plus vite que l’être humain. Nos accompagnateurs sont biologistes, botanistes, ornithologues et géologues sans oublier Jean-Pierre Silvestre, celui qu’on appelle Papa Baleine, et qui identifie au seul souffle les différentes espèces de cétacés qui nous accompagnent le temps d’une croisière.

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Il me faudra encore plusieurs années avant que je ne puisse vous parler de plantes mais pour les oiseaux je fais de grands progrès depuis quelques jours puisque j’arrive presqu’à distinguer le Guillemot à miroir du Bruant des neiges.  Météo comme dans les brochures, vous savez les couleurs de ciel où le bleu a été photoshoppé. Après cela, nous avons rejoint la mer en naviguant les cours d’eau très à l’étroit entre les restes de massifs de granit et de gneiss qui permettent de mettre les choses en perspective puisqu’on les date à plus d’un milliard 700 millions d’années. Et puis, en fin de journée, nous avons rejoint le grand large et contourné un iceberg dont la taille émergée et immergée faisait, au doigt mouillé, près de 200 mètres … de quoi ravitailler les passagers et l’équipage en eau potable pendant 1300 années (quel cauchemar ces examens de statistique …).

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Le Commandant Garcia vient d’Angers mais il est Espagnol par son père. Il a le sang chaud du Conquistador tempéré par la prudence des Sioux. En traversant la mer d’Islande, il nous avait expliqué qu’il préférait mettre cap un peu plus au sud du Groenland (64°N) pour ne pas se laisser surprendre par les icebergs. Il ne devrait pas lui arriver la mésaventure titanesque du Capitaine Smith qui naviguait certes beaucoup plus au sud (42°N) mais à des vitesses insensées, par temps de brouillard et surtout sans radar. A défaut d’être réconfortant, c’est bon à savoir alors que nous nous apprêtons à naviguer toute la nuit le long du boulevard des icebergs. On ne pourrait pas rêver d’un meilleur capitaine : sauf pendant les manœuvres délicates, sa passerelle est ouverte à tout le monde et, en fonction des circonstances, il se coupe en 4 pour mener le navire là où il y a le plus à voir (des glaciers monstrueux, des icebergs hors normes, des cétacés en surnombre).

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Lundi matin, nous quittons la mer pour virer à tribord et entrer dans le Prins Christian Sund, un canal d’une centaine de kilomètres qui va nous mener de l’autre côté du Groenland, plus au sud-ouest. Cinquième jours de temps exceptionnel, j’ai le sentiment que toutes les bonnes choses ont une fin et donc carpe diem ! Toute l’avant matinée passée sur le pont à méditer tout ce pain blanc dont nous nous gavons : magnifiques séracs de glace, deux phoques barbus qui rechargent leurs batteries au soleil et un fond de fjord où la compagnie met les zodiacs à la mer pour nous permettre une promenade féérique sur une mer d’huile où il n’y a plus un souffle de vent.

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L’après-midi, changement progressif de paysages : les formes arrondies des massifs très anciens cèdent la place à des structures plus alpines et plus dramatiques encore. Nous passons devant un petit village tapi au fond d’une baie naturelle et protégé sinon écrasé par l’impressionnant cirque montagneux tout autour. Les maisons sont peintes dans ces couleurs scandinaves très vives qui, à l’origine, servaient à identifier le rôle de tout un chacun dans la société du village: rouge pour l’administration, bleu pour la gestion et la conservation de l’eau, jaune pour les plantes et la fonction médicale. De bout en bout, paysages absolument canon. Petite pensée pour le peintre français de la Renaissance Nicolas Poussin et ses deux bergers dépeints dans Et in Arcadia Ego qu’on peut traduire par cette inscription qu’on retrouve sur beaucoup de pierres tombales : « j’ai aussi profité de la vie ». Je serai plus prosaïque en vous avouant qu’après tout ceci, la reprise du boulot ne sera pas coton …

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