Manhattan

Dimanche. Aéroport JFK, 14 heures. Pour rejoindre le centre à mi ville, il faut traverser la Jamaïque et se faufiler entre quelques grands cimetières du comté de Queens. Pierres tombales à perte de vue. En ce lendemain de Sabbat, deux personnes perdues dans leurs pensées se recueillent côte à côte devant deux sépultures. La voiture redémarre, la photo aurait été magnifique.

NYC

Manhattan présente une morphologie en « U » : deux groupes de gratte-ciels s’affrontent aux extrémités de Chelsea, Greenwich et de l’East Village … autant d’endroits cossus où le temps suspend son vol entre commerce et showbiz à mi ville et les quartiers financiers de downtown. Voilà pour la coupe. Pour le plan, l’essentiel est de comprendre que les avenues vont du nord au sud, qu’elles sont entrecoupées à angle droit par des rues, que la plupart des artères n’ont pas de noms mais sont numérotées et que, pour faciliter la vie des facteurs et des taximen, la 5ème avenue fait office de méridien. Jadis, c’est dans les quartiers Est que se retrouvait la bonne société de la ville, plutôt Uptown en face d’un parc où vivaient les filles chères à Billy Joël, blanches, anglo-saxonnes, juives ou protestantes. Mais maintenant cette ville est surtout multicolore et on y retrouve les nationalités et les croyances du monde entier. America « first », anyone ?

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Sitôt passés le fleuve, étonnement devant la démesure de Gotham City où Trump Tower a supplanté City Hall et où les enfants du Joker prétendent régner sans partage. Nous sommes rendus à la 57ème rue entre les 6ème et 7ème avenues. J’avais réservé dans les étages supérieurs parce que le site de l’hôtel faisait miroiter une vue imprenable sur le parc. 21ème étage ok … mais la perspective c’est un peu comme les vues « mer » à la Côte quand on n’est pas tout à fait sur la digue. Mise en jambes soft pour notre première excursion au cours de cette journée de 30 heures : la descente vers Times Square jusqu’à la 42ème. Les grands classiques inusables pavoisent (Cats, Le Roi Lion, Miss Saigon). Times Square, ses écrans géants, ses hôtesses poitrines à l’air peintes en étoiles et rayures, et ses touristes qui ne parlent plus que le Siri. Impression un bref instant d’être largué.

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Lundi. Si Broadway a donné son nom au quartier des spectacles, elle est avant tout la plus ancienne et la plus longue des avenues de Manhattan. C’est la seule route qui coupe Midtown en diagonale et, lorsqu’elle croise la 5ème avenue à hauteur de la 23ème rue, cela crée un angle très aigu qu’est venu combler un extraordinaire fer à repasser de 89 mètres de haut. Il faut venir au Flatiron par le nord, confortablement installé dans la partie supérieure d’un bus à impériale où, à l’approche de cette merveille architecturale, vous imaginerez Léonardo DiCaprio avançant vers vous prenant la pose sur la proue d’un paquebot qu’on disait insubmersible.

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Un peu plus bas à l’intersection de la 15ème rue et de la 10ème avenue. Nous sommes à côtés du Whitney et nous allons remonter vers la 34ème rue par la High Line, la promenade verte des New Yorkais. Nous traversons la Meat Packing District pour rejoindre le nord de Chelsea et c’est magique quand bien même cela construit à tours de bras tout autour. Belles perspectives sur Henry Hudson ou encore vers l’Empire State Building. Repris un autre bus anglais et nous remontons Central Park vers l’Université de Columbia, la tombe de Grant et le Comté de Haarlem. Un peu déçus par la taille de l’Apollo Theater où toutes les grandes stars noires se sont produites au début de leurs carrières.

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Retour sur Central Park East. Nous sommes ici pour 3 jours ce qui est amplement suffisant pour visiter quelques grands classiques de la ville : le Guggenheim, le Met et la Collection Frick (ces musées sont situés à Central Park East). Ajoutez à cette liste la MoMa (Museum of Modern Art) qui est située 55ème rue près de la 5ème avenue. Pourquoi une visite au musée est elle un calvaire ? Parce que, très souvent, on passe dans les salles sans comprendre le contexte de ce qui est exposé. Or, visiter une exposition ou une collection sans se faire expliquer le pourquoi et le comment c’est une punition et c’est dangereux pour le moral. La prochaine fois, prenez 45 à 90 minutes, pas plus, choisissez un thème ou limitez-vous à une période et prenez un audio-guide. Ici à NY, ils sont de qualité et fonctionnent aussi en français. New York a les plus beaux musées du monde : (a) les curateurs et les commissaires ont de l’espace à revendre qu’ils utilisent à bon escient pour mettre en valeur les œuvres qu’ils exposent, (b) tout est fait pour expliquer le contexte de ce qui est exposé et (c) ils ont des restaurants qui permettent de reprendre des forces entre une promenade et une visite.

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Premier arrêt au Guggenheim. Frank Lloyd Wright a donné à ce bâtiment un mode de fonctionnement ludique : les ascenseurs vous déposent au 6ème étage et vous parcourez une seule galerie qui épouse la forme intérieure du bâtiment et descend en colimaçon jusqu’au rez-de-chaussée autour du puits de lumière central. L’exposition permanente fait la part belle aux modernes du 20ème siècle (Kandinsky, Klee et toutes leurs cliques). Une salle réservée à Brancusi qui vaut le détour. Visite plus classique ensuite au Met qui est juste à côté. Magnifique exposition consacrée aux Qin et aux Han qui faisaient la pluie et le beau temps dans l’Empire du Milieu au moment où, chez nous, le pouvoir était concentré à Athènes et à Rome.

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Mardi. Nous retournons vers les cours et tribunaux du bas de la ville, pour nous promener ensuite parmi les anciennes pierres tombales de Trinity Church. C’est la campagne anglaise et à un jet de pierre d’où nous avions pris un verre au sommet d’une des deux tours du World Trade Center. C’était en 1982. Nous ne sommes pas « pèlerinages » mais je suis content d’avoir suivi le conseil d’un des rabatteurs de la compagnie des bus qui, ce matin, nous a enjoints de faire un détour à pied par les bassins à débordement du 11 septembre. Des « reflecting pools » où, dans un climat pas du tout morbide, chacun prend un moment et réfléchit à l’insoutenable légèreté des choses. Nous sommes ici pour un mariage de famille. Lors de nos différentes conversations, nous avons dit que nous avions fait la tournée des grands ducs. Et à chaque fois la même question revient : « Oui, mais avez-vous fait Ground Zero ? ».

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Et après s’être fait ou non une raison, nous poursuivons sur Broadway vers Broad Street, Canal Street et Wall Street. Le coin où la Morgan fait face au temple de la Bourse ressemble à Beyrouth en temps de paix : chevaux de frise, blocs de béton et agents de sécurité armés jusqu’aux dents. Etonné de voir qu’ici, dans le bas de la ville, tout le monde semble porter le même uniforme (pantalon foncé, chemise claire). L’habit ne ferait-il plus le moine ? Mes espions me laissent entendre qu’en ces temps dématérialisés il ne subsiste dans le Wall Street post-attentats que les back office des grandes institutions financières, quelques organismes de contrôle et que les instances dirigeantes et commerciales de ces établissements ont toutes migré vers Midtown …

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Ce qui vaut le voyage quand on va à Brooklyn ce sont les vues fabuleuses qu’on a de Manhattan Bridge vers le pont de Brooklyn et vers les tours de Downtown. Nous ne faisons que passer à Brooklyn et nous ne pouvons pas en dire grand chose : relisez donc Paul Auster. Retour vers Midtown en-dessous des chaussées qui longent les quais. Parfums de Serpico, Kojak et NYPD Blue. Nous remontons ensuite 1ère Avenue jusqu’à Midtown où il faut prendre quelques instants devant le très beau bâtiment de ce qui était avant la Société des Nations.

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Ensuite une heure et demie au MoMa où la collection permanente mérite le détour. Il y en a pour tous les goûts à condition d’être « moderne » : un ciel étoilé de Van Gogh, un canevas de Mondrian, une fresque monumentale de Pollock, quelques abstractions de Malevitch et tout un étage consacré à Frank Lloyd Wright où il ne faut pas manquer les différentes esquisses qu’il avait imaginées pour les rondeurs du Guggenheim à quelques kilomètres d’ici. Cheese Cake au restaurant dans un pot où les ingrédients semblent avoir été placés dans le désordre et en dépit de nos habitudes. Les avis sur cette nouvelle formule resteront partagés. Retour à pied vers l’hôtel en passant devant le Centre Rockefeller où nous croisons une ballerine assise, poupée en nylon que Jeff Koons a imaginé gonfler à 45 pieds de hauteur. Botero aurait aimé.

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Mercredi. Visité un cloître à la 190ème sur les hauteurs du nord de la ville. Très belles pièces du Haut Moyen-Age exposées et commentaires de qualité des curateurs. Très reposant après 2 jours et demie dans le centre ville. Aller-retour en métro ligne A, déjeuner à Central Park là où Harry aurait pu rencontrer Sally, l’après-midi au Frick, homme d’argent qui a laissé une impressionnante collection d’art des 18ème et 19ème siècles.

HAMILTON

Manhattan c’est aussi la vie nocturne autour de la 42ème rue où les salles de spectacles ne désemplissent pas. Les queues se forment dans les rues sur des dizaines de mètres une heure avant le début du spectacle. Notre premier spectacle : « Hamilton ». C’est l’histoire des pères de la Nation (Washington, Jefferson, Madison et l’Antillais d’origine écossaise, Alexander Hamilton) chantée en Rap par des acteurs noirs ou hispaniques. Les sujets abordés sont dans l’air du temps : qui du pouvoir fédéral ou des états fédérés doit avoir la main ? Et par extension, les Américains doivent-ils rester ouverts sur le monde ou doivent-ils se retirer dans leur coquille ?

BETTE MIDLER

Seconde soirée en compagnie de l’inoubliable Bette Midler dans « Hello Dolly ». Elle avait entamé sa carrière ici il y a 50 ans dans un « Violon sur le Toit » et, à 71 ans, elle connaît toutes les ficelles. On rit, on pleure, et tout au long du spectacle et au moment du rideau, tous autant que nous sommes, bourgeois profondément bienséants et bien pensants, nous perdrons complètement le sens de la mesure. Pas sûr que nos enfants nous comprendraient mais on devrait faire cela plus souvent. Manhattan dans tous ses états …

 

 

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Saint-Paul de Vence et Lorgues

Promenades la semaine dernière en Dracénie, dans le Var à la Côte d’Azur. Il a neigé dans les Alpes de Haute Provence : l’hiver se meurt mais ne se rend pas. Ici à Tourtour, c’est l’heure de la sieste, on a forcé sur le pinard et les rues sont désertes. C’est l’Entre-Deux-Tours dans une république où Jean de la Fontaine serait comme un poisson dans l’eau nous enjoignant de nous méfier des jugements de cour et de privilégier plutôt toutes les nuances de gris.

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Mais ce n’est pas dans l’ère du temps et, dans ce qui est devenu un pays de quatre-quarts, à défaut de rediffuser à une heure de grande écoute la Reine Margot, il est peut-être urgent de trouver un scénariste de BD qui, pour le bien commun, mettrait en images Le Labyrinthe Espagnol où Gerald Brenan a si bien décrit comment une démocratie bascule en guerre civile.

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Dans le département voisin des Alpes Maritimes, croisé ces deux commerçants à Saint-Paul de Vence et – honte sur moi – je tends l’oreille pour me rendre compte qu’il est question de Marie-France Garaud et du soutien « immense » que cette femme de 83 ans apporte à MLP parce qu’elle est la seule à avoir le tempérament pour rétablir la souveraineté de la France. Make Britain Great Again, America First … Le « gagnant-gagnant » ne fait plus recette nulle part en ces temps de crise économique prolongée et les incultes de tous bords ont le droit de citer tout et son contraire. La peste soit de Marie-France : jusques à quand Madame … ?

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Saint-Paul-de Vence où, comme à Broadway, on rit et on danse, ses remparts, ses pavés un peu casse-gueule, son joli cimetière où j’aurais aimé finir mes jours en attendant Godot ou ses sœurs jumelles impostrices, Victoire Apocalypse et Marie Rédemptrice. Mais la fin des temps est peut-être plus proche que je ne le pense surtout quand ceux qui nous représentent mélangent allègrement profane et religieux, patriotisme et nationalisme.

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Retour dans le Var. Sur la route de Lorgues, une place publique où, image d’un tout autre temps, la Mairie à gauche fait bloc contre l’Oratoire à droite. Plus loin, dans Lorgues-même, deux ou trois magnifiques petites ruelles pleines de couleurs. Van Gogh aurait aimé et d’ailleurs ses compatriotes ne s’y sont pas trompés puisqu’ils sont ici en masse. Mais au moment de ma promenade, le soleil est encore haut et il n’y a absolument personne. Que demande le Peuple ? Mais de faire la sieste, pardi !

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Au café du commerce, des locaux attablés prennent le kawa. Je m’assoirais bien avec eux pour leur parler du regretté Victor Lanoux et de son rôle (contre-nature) dans Dupont Lajoie. Courageux mais pas téméraire. Je reviendrai.

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Jolie petite annexe à la mairie, un peu plus loin. Dommage de trouver porte close. Moi qui suis sang-mêlé (Suède, Ecosse et Flandre), j’aurais aimé assister à un débat ici, à quelques encablures de la Méditerranée, entre MLP (première à Lorgues avec 28.39% des voix au premier tour) et Jean-Luc Mélenchon sur les questions identitaires. On aurait entendu ma voix dans les tribunes parce que, sur ce sujet-là, je suis le plus enragé des Insoumis.

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Beethoven par Béjart

Certains jours, mon métier me permet de travailler en écoutant la musique de ce qu’on appelait jadis le troisième programme. Pas de rock, ni de pop, aucune version de house mais plutôt 8 à 10 heures de musique classique et, pour favoriser la concentration, plutôt tout ce qui est instrumental : ouvertures, concertos, musique de chambre et symphonies. Pas de solfège, aucun bagage technique, imperméable à tout ce qui est atonal, j’en suis réduit au bout de 25 ans d’abonnements aux Beaux Arts à conclure en fin de soirée : « oui ça c’était plutôt bien, ça c’était extraordinaire, ça par contre c’était en dessous de tout ». Emotionnel rime avec personnel et ce sera toujours très frustrant de lire ou d’écouter ensuite les Critiques qui prennent le contrepied de ce que j’ai ressenti et démontrent (ou non) que je n’ai rien compris. Et si ces mêmes experts me soumettent à la question, ils découvriront vite que la seule technique que je maîtrise – et encore – est l’introduction au solfège déclinée par Julie Andrews aux enfants von Trapp.

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Tout cela ne m’empêche pas, à mes risques et périls, de vous faire partager mes émotions de samedi soir où j’ai assisté à une représentation de la 9ème Symphonie de Ludwig van Beethoven chorégraphiée en 1964 par Maurice Béjart (MB) et adaptée par Gil Roman. J’ai fait allusion au danger de parler de ce qu’on ne connaît pas mais pour le ballet, je vous rassure tout de suite, j’ai trois cordes à mon arc: un lac où il est question de cygnes, les corps de balais de Fantasia et puis, en 1970 ici à Bruxelles, la 9ème symphonie chorégraphiée par MB pour la compagnie du Ballet du XXème Siècle. Je n’avais que quatorze ans, j’ai sans doute été emmené au spectacle contraint et forcé par mes parents et je ne suis pas sûr, certainement par manque d’ambition, d’avoir capté la magie de Béjart et de ses enfants terribles, Paolo Bortoluzzi et Jorge Donn. Par contre cette première rencontre avec le côté sauvage et révolutionnaire du compositeur est restée avec moi toutes les années qui ont suivi. Après, d’autres œuvres, d’autres compositeurs et d’autres répertoires … Et donc, début 2017, je me suis dit que ce serait intéressant de répéter l’expérience de 1970 et de revisiter la chorégraphie de ce qui est devenu, plus que jamais en ces temps de repli sur soi, un hymne à l’humanité et à un appel contre le racisme.

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Forest National, ses odeurs de bière, de choucroute et de chiens chauds. Pour citer Béjart, notre spectacle ce soir « c’est un concert prolongé et visuel : le podium prolonge l’orchestre ». Grâce au ciel, j’ai réservé nos quatre places un peu tard et nous avons la meilleure vue plongeante qui soit, en haut dans les gradins sur le côté. Moment touchant où le Konzertmeister demande au hautbois de donner le « la ». Les premières tentatives d’accords déchaînent des applaudissements comme à Vienne, le premier de l’an, quand la salle sait qu’elle va redécouvrir le Danube et tout ce qui est bleu. Pas de snobisme, soyons positifs : cette salle-ci il faut la chauffer parce que dehors c’est janvier comme à Saint Petersburg.

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Nous savons que Gil Roman a très peu touché au travail de création de celui qui n’aurait jamais dû quitter Bruxelles. Pour le reste, nous ferons confiance à nos oreilles et pas un seul instant nous ne regarderons l’orchestre, les solistes et les chœurs sur notre droite parce que nous savons presque par cœur où et quand nous allons frémir avant d’aborder Schiller, son amitié, sa fraternité et sa joie. Il y a un petit hors d’œuvre qu’on nous sert en guise de prologue où il est question de Zarathoustra scandé au rythme de deux percussions, l’une ethnique et l’autre contemporaine. Le meilleur reste à venir.

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Et il vient d’ailleurs tout de suite, là juste devant nous. Deux compagnies de ballet, une établie à Tokyo, l’autre à Lausanne. Ce sont les danseurs du Pays du Soleil Levant qui sont sur le pont pour ce premier mouvement qui commence par l’incertitude, le doute : allègre mais pas trop, hein ! Tout ce que je n’avais pas vu ni compris en 1970 et qui nous saute à la figure : la beauté extraordinaire des corps, la prestation du danseur-étoile, la grâce des seconds rôles sans qui il n’y aurait pas de spectacle et tout cela sur la musique composée par un sourdingue. C’est ridicule mais une émotion oppressante me prend à la gorge juste avant la première interruption, j’ai les yeux qui picotent. Je crois que c’est un début de conjonctivite. La dame à côté de moi n’en mène pas large non plus et a sorti très vite son mouchoir.

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Le ballet Béjart de Lausanne prend les deux mouvements suivants. D’abord, une danse sicilienne vivace menée par un petit prince en collants rouges, réincarnation hallucinante de Paolo Bortoluzzi. Il n’est plus de ce monde mais celui-là je ne l’ai pas oublié. Troisième mouvement ensuite qui se décline sur un rythme très à l’aise et bien chanté, mais à mi-voix. C’est le calme avant la tempête, tout ce que nous avons écouté et regardé n’a servi qu’à préparer le terrain d’une autre symphonie, elle aussi composée de 4 sections, où les deux corps de ballet seront appelés collectivement à la cause. Ce dernier mouvement, vous le savez, démarre par des accords dissonants où contrebasses et violoncelles rappellent les 3 thèmes antérieurs. Tout cela illustré à tour de rôle par les trois premiers solistes rejoints ensuite par celui qui reprend le flambeau de Jorge Donn.

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Les cordes attaquent les premières strophes de l’Ode à la Joie et, même si ma voisine pleure maintenant comme une fontaine, au moins plus personne dans la salle ne tousse. Vagues sur vagues mais rien ne dépasse en intensité les deux reprises fortissimo par tout le chœur : « Freude, schöner Gotterfunken », d’abord dans la seconde section et ensuite juste avant la conclusion instrumentale. A chaque début de reprise (photo du dessus), les deux compagnies, alignées sur plusieurs rangées, entament avec infiniment de lenteur ce pas de danse qui les mène de juste en-dessous de l’orchestre jusqu’au devant de la scène à notre gauche.  Nous sommes scotchés à nos chaise inconfortables, les yeux voilés par l’émotion et nous mangeons dans la main de quatre-vingts professionnels au sommet de leur art, des Jaunes, des Blancs, des Noirs qui, sur un air inoubliable, nous encouragent à plus de fraternité et de tolérance. Pas du tout dans l’air du temps mais tout cela il faut le reprendre à notre compte, n’est-ce pas là le message de Schiller et de son plus grand interprète ?

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Dans les semaines et les années à venir, tous autant que nous sommes – et nous étions six mille – tenterons avec un succès relatif de décrire à nos meilleurs amis, à nos collègues de bureau, à nos voisins dans la rue, l’intensité de ces moments exceptionnels.  En guise de finale, une étoile encerclée par quatre cercles de danseurs, le premier et le troisième tournant dans un sens, le deuxième et le quatrième en sens contraire.  On leur fait à tous un triomphe et paradoxalement c’est pour l’orchestre et les chœurs que l’ovation sera la plus forte: une manière pour nous de nous faire pardonner de n’être pas venus ici pour eux et de leur faire sentir que, si ce soir ils étaient là uniquement comme faire-valoir, sans eux nous n’aurions pas eu droit à ce fabuleux spectacle.

https://www.youtube.com/watch?v=8nYySKo8Ws0

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Bethléhem

Avril 2015. Un des temps forts de notre voyage à Jérusalem avait été notre courte visite à Bethléhem. Nous sortons de Jérusalem Ouest en bus et le trajet jusqu’au « Checkpoint » prend un quart d’heure tout au plus. Fin de matinée, il n’y a pour ainsi dire personne devant cette gare de triage qui s’encastre dans ce que les uns appellent clôture de sécurité, barrière anti-terroriste ou muraille de protection et ce que les autres décrivent comme mur de la honte, d’annexion ou de séparation raciale.

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Le bus ne passe pas, il faut descendre, remonter à pied le parking vers l’entrée du bâtiment principal, passer un contrôle comme si on prenait l’avion et finalement s’engager dans un long tunnel. Une seule photo parce que Big Brother est à l’affût. Le passage emprunté fait galoper l’imagination et c’est désagréable.

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De l’autre côté, nous sommes en Cisjordanie dans une ville peuplée en majorité de Palestiniens musulmans et chrétiens, ville sainte dans les 3 religions du Livre. Déjeuner sur Manger Square (Manger en anglais = mangeoire et par extension étable) devant le Bethlehem Peace Center, centre culturel, sur les murs duquel trône un portrait de Marouane Barghouti, terroriste et assassin pour les uns, symbole d’une indépendance qui se fait attendre pour les autres.

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Après-midi, visite de la Basilique de la Nativité et ensuite une halte à l’église du Champ des Bergers à l’extérieur de la ville, dans le village de Beit Sâhour. C’est ici, d’après Luc 2,10-11, que l’Ange aurait annoncé à trois pasteurs qui passaient par là une grande joie, celle de tout un peuple. L’occasion d’entonner While Shepherds watched their Flocks by Night, passage obligé dans l’éducation des petits Anglicans qui sortent de Maternelle.

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J’aurais ressenti plus d’émotion si, en face du banc où je m’étais assis pour admirer les environs, je n’avais eu une aussi bonne vue d’un promontoire d’immeubles, très vaisseau spatial de l’Empire, symbole d’une politique d’aménagement du territoire et d’implantation et de peuplement encouragée par des aides fiscales (version A) ou d’une occupation illégale de territoires et sanctionnée comme telle (encore très récemment) par l’Organisation des Nations Unies (version B).

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C’est plutôt lourd comme rédaction quand il y a des pièges à tous les coins de rues. Il faut avoir à l’esprit toutes les guerres entre Israël et ses voisins, cette ligne verte – qui aurait dû être rouge – et qui est censée délimiter les frontières des territoires d’un peuple élu et d’un autre qui était peut-être là avant, les jets de pierres, les lancers de roquettes, le droit d’exister, la Judée, la Samarie, la ville d’Oslo, la Palestine fragmentée dont le territoire rappelle le Pacifique Sud ou du moins certains de ses archipels et, ce qui manque le plus, tout simplement de la volonté et du bon sens.

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Lu « A Line in The Sand – Britain, France and the Struggle that Shaped the Middle East » du journaliste et chercheur britannique James Barr qui explique comment Britanniques et Français, sous prétexte de maintenir leurs influences, sont à la source de beaucoup de problèmes rencontrés notamment en Palestine.  Lire à ce propos l’excellente critique de ce livre écrite par le chercheur Renaud Thillaye. Je vous aurais bien servi une citation à la page 331 sur la Doctrine Truman et la nécessité d’aider les peuples persécutés. Mais bon vous auriez remis le Vietnam et l’Irak sur la table et nous n’aurions pas été plus avancés.

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Nous quittons la ville et repassons le Checkpoint vers 16h30. Longues files dans l’autre sens : les travailleurs, ouvriers de la construction pour la plupart, rentrent chez eux. D’ici deux heures, ce sera le couvre-feu.

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La Jérusalem noire

Jeudi – Départ d’Addis-Abeba en avion. Direction le Lac Tana et ensuite Lalibela où nous commençons notre tour dans le nord-ouest du pays.

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Dans les hauts-plateaux du nord, les paysages sont à couper le souffle. Il est vrai que nous sommes à la bonne saison juste après la mousson, que tout est en fleurs et que le blé, l’orge et le sorgho sont à maturité. Le temps est fabuleux le matin, 20 à 25° rendus supportables par la brise d’altitude. Le ciel se couvre dans l’après-midi et il fait plus frais le soir. Lumière parfaite pour les peintres ou les photographes en herbe.

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Les terres appartiennent au gouvernement qui les redistribue aux fermiers (1 à 2 hectares par famille). Il n’y a pas de machines agricoles, bergers et métayers marchent bâtons et faucilles à l’épaule et couvrent à pied des distances énormes pour rejoindre leur travail et ensuite apporter chez eux ou chez leur patron la récolte du jour.

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Ce pays fait souvent la une des journaux par temps de sécheresse : il s’en est fallu de peu cette année qu’il y ait de nouveau une famine importante. Heureusement l’Ethiopie a bénéficié d’une bonne mousson mais ce n’est que partie remise : l’activité agraire repose sur des principes de survie, les parcelles sont trop petites et les échanges se font sur base de troc. Pas d’exportations, peu d’infrastructures et pas de création de richesse. On ne parle plus de pauvreté mais d’indigence structurelle, problème sur lequel les gouvernements successifs, toutes tendances confondues, se sont cassé les dents.

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Toutes ces réflexions faites après avoir sillonné les campagnes de Lalibela, centre religieux et touristique. Les rues sont remplies de jeunes désoeuvrés qui ne savent plus à quels saints se vouer. Le taux de chômage doit friser les 40% ici et on peut se demander si ce n’est pas pire dans d’autres villes moins visitées. Photo ci-dessous prise à Lalibela: distribution de vivres de 1ère nécessité pendant la mousson.

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Le site de la dizaine d’églises enfouies à Lalibela est de toute beauté. Construites au début du 13ème siècle, elles sont enfouies dans une roche volcanique de couleur rose. Le Roi Lalibala (Lalibala = le Roi – Lalibela = le site) apparaît avoir régné avant 1200 jusqu’en 1212. L’hagiographe du Roi nous explique que lorsque sa mère le mit au monde, il vint un grand nombre d’abeilles qui l’entourèrent comme elles entourent le miel, et sa mère vit ces abeilles qui se groupaient autour de son enfant, comme l’armée autour du roi. A ce moment l’esprit de prophétie descendit sur elle et elle dit : « Quant aux abeilles, elles savent que cet enfant sera grand ! » C’est pourquoi elle lui donna le nom de Lalibala qui signifie « les abeilles ont su sa grâce » (repris du superbe Mercier et Lepage : Lalibela, capitale de l’art monolithe d’Ethiopie).

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Il y a 3 sites à Lalibela : les églises du premier groupe : Sauveur-du-monde, Marie, les Vierges, Sainte Croix, le complexe funéraire Mont-Sinaï/Golgotha/Trinité, une deuxième groupe comprenant Emmanuel, Saint-Libanos, Saint-Mercure et Saints-Gabriel-et-Raphaël et le troisième groupe excentré comprenant une église, Saint-Georges. 10 églises dont la construction s’inscrit dans les traditions d’origine aksoumite (Aksoum : capitale religieuse de l’Abyssinie que nous visiterons un peu plus tard) à la fois par leur taille dans le rocher (d’où le terme monolithe : d’une seule pierre) mais aussi par le dégagement total du roc, sur 4 côtés et de l’imitation sous tous ses angles d’un édifice construit.

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Outre la fonction religieuse du site, ce qui est fabuleux c’est l’environnement que nous parcourrons en deux après-midis décrits comme suit par Mercier et Lepage : enchevêtrement de tranchées de toutes largeurs et profondeurs, succession de labyrinthes creusés dans le roc, de porches, escaliers, tunnels, imbroglio de salles aux portes soigneusement cadenassées dont rien n’indique l’usage, excavations utilisées comme abris occasionnels par des dévots vivant d’aumônes, ou par d’autres comme tombes pour des défunts anonymes, le tout a priori sans cohérence, ni plan d’ensemble …

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 Nous serions, d’après les brochures, sur le site d’une nouvelle Jérusalem noire, idée promue au 19ème siècle par le géographe français Achille Raffray. C’est, d’après Mercier et Lepage, aller un peu vite en besogne. Si Lalibala s’est rendu à Jérusalem, c’est uniquement sur les ailes de l’Archange Gabriel, messager céleste. C’est bien connu, la Foi soulève des montagnes ! Plusieurs temps forts pendant les deux jours à Lalibela: le premier parcours dans ces labyrinthes avec quelques passages nous rappelant les Tours du Monde que nous faisions aux cours d’Education Physique, la visite le lendemain matin à l’église de Genete Mariam, à une heure de la ville et le trajet somptueux dans les hauts-plateaux environnants. Tout cela couronné par la dernière visite – on a gardé le meilleur pour la fin – de l’église Saint Georges vers 17 heures éclairée par les derniers rayons de soleil déclinant.

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Samedi – Nous quittons les hauts plateaux pour rejoindre Makelé, la capitale du Tigray, 400 kms plus au nord. Ville moderne de trois cent mille habitants que nous rejoindrons après 11 heures de route. Les enfants ne sont pas à l’école mais le long de la route pour nous souhaiter bon vent. Après 1 heure et demie de trajet, nous nous arrêtons en rase campagne pour admirer la vue : une petite fille nous rejoint et puis – téléphone éthiopien oblige – nous voyons accourir des quatre points cardinaux tous les autres marmots des campagnes environnantes. La moyenne d’âge de la horde qui nous entoure doit être de quatre ans et demi.

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La route se fera en 3 étapes : les chemins de terre sur les hauteurs entre 2400 et 3100 mètres, une route dite « chinoise » et ensuite, dans l’après-midi, la route principale qui remonte vers le Nord. Petite halte dans la bourgade au carrefour entre les pistes que nous quittons et la route « chinoise ». Mais oui l’Ethiopie est un des premiers pays de la Chinafrique, et tout au long du voyage nous relèverons la présence de l’Empire du Milieu qui, ici comme dans d’autres pays africains, joue un rôle important dans le développement des infrastructures. Inauguration au cours de notre voyage d’une ligne de chemin de fer entre Addis-Abeba et Djibouti. A 3100 mètres, plein soleil, air délicieusement frais, vue somptueuse des vallées environnantes.

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Longue route un peu monotone l’après-midi. Nous quittons la région d’Amhara pour rentrer dans celle du Tigray. C’est d’ici que viennent les premiers ministres depuis 25 ans et on détecte donc plus de projets d’aménagements urbains aboutis que ce que nous avions pu rencontrer depuis notre départ d’Addis-Abeba. Nous sommes près de l’Erythrée où les frontières sont fermées. Définitivement, d’après notre guide éthiopien Binjam. Nous aurions aimé poursuivre jusqu’à Asmara et y retrouver Jean-Christophe Rufin et toutes ses causes perdues. Ce sera pour une autre fois.

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Région plus sauvage et moins jolie que les hauts plateaux que nous venons de quitter. Autre changement, l’apparence des femmes qui ici coiffent leurs cheveux en une multitude de nattes et laissent filer leur abondante chevelure à l’arrière du cou et sur leurs épaules. Cela leur donne un air un tout petit sévère.

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Dimanche – Adigrad. Musée de la Résistance. Photos de la guerre civile. En sortant, croisé un père et son fils qui viennent sur l’esplanade pour faire voler leur drone, le tout dernier DJI Phantom IV au-dessus du cimetière des avions de chasse et de chars des années 80. Images d’un monde qui change vite. Nous reprenons le bus. Grande excitation en fin de matinée chez nos deux guides : nous avons accès à un site de fouilles pré-axoumite. L’endroit est gardé par une gamine de 15 ans entourée de ses petits frères et sœurs. Ils refusent de nous laisser entrer arguant que le site est fermé, que nous n’avons pas les bonnes autorisations.

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Binjam téléphone à qui de droit qui communique le mot de passe magique et nos cerbères sont rassurés. Quelques anciennes commodes et d’autres vieux cailloux nous en apprennent beaucoup, nous dit-on, sur les circuits commerciaux de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Melchior et Balthazar, vous ne l’avez pas oublié, ont jadis quitté l’Afrique avec … avec qui ? Ensuite visite d’un petit musée superbe de 225 mètres carrés à Wukro, la bourgade suivante. Petite heure archéologique où, grâce aux objets exposés, Richard nous remet le couvert sur le comment et le pourquoi de la transition d’un groupe de nomades à une société sédentarisée.

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Charmante patronne de l’établissement à qui nous achetons toutes ses cartes postales pour la remercier de nous avoir ouvert ses portes un jour férié. Visite l’après-midi à l’église semi-monolithique d’Abraha et Atsheba, rois fondateurs de la dynastie axoumite (4ème siècle). Le chemin pour y accéder est pénible mais la vue, encore une fois, est imprenable (eucalyptus superbes). Peintures sur coton collées au mur décrivant les suspects habituels (le père, son fils et tous ses amis).

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Lundi – Visité ce matin une église troglodyte où nous avons eu l’occasion de faire du trekking dans un champ et quelque collines. L’après-midi départ vers Aksoum et, en cours de route visite du site de Yeha (8 siècles avant JC). Explications fournies par Richard sur la charte des règles de restauration que les archéologues doivent respecter : pour se lancer dans une restauration, il faut travailler avec au moins 80% des matériaux d’origine et les 20% restants (le matériel neuf) doivent être similaires aux matériaux d’origine. Sans cela, pas de restauration.

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Chantiers (financés à l’origine par l’UNESCO et la République Fédérale Allemande) à l’arrêt pour le moment pour des motifs budgétaires. Avant de repartir vers Aksoum, un café pour ce qui nous reste de route et surpris ces regards timides et pleins d’espoir lancés à la dérobée à notre endroit.

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 Mardi. Aksoum. De mes cours d’histoire, je n’ai gardé aucun souvenir de ce royaume qui a joué dans la cour des grands entre les 3ème et 6ème siècles, sur le même pied que Rome, Byzance et Persépolis. Leur influence politique et commerciale s’étendra au Soudan jusqu’en Egypte et, au-delà de la Mer Rouge, au Yemen et plus loin dans la péninsule arabe. Des commerçants syriens ont fait naufrage près de Djibouti au début du 4ème siècle et ce sont deux moines du voyage qui ont converti les souverains régnants à la religion de Constantin. Le déclin s’amorce lorsque les Perses reprennent le contrôle des ports africains et l’arrivée des Arabes reléguera ce royaume dans le rang des « has been ».

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Et tout cela aujourd’hui est ramené à une peau de chagrin : Aksoum une très petite ville de 50.000 habitants. Surpris quelques notables en promenade au moment d’aller acheter des timbres poste. Et puis c’est la tournée de stèles effondrées et de mausolées où nous descendons 15 pieds sous terre. Remontée par des marches trop hautes pour nos petites jambes (petite pensées pour nos petits-enfants lorsqu’ils ont escaladé pour la première fois nos escaliers !).

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Et l’après-midi, trop mélancolique ou abruti pour écouter les conseils avisés de nos guides sur tous les mythes éthiopiens qui entourent la Reine de Saba, Salomon et les Tables de la Loi. Je préfère me concentrer et cadrer ces trois Grâces qui ont repéré mon manège (j’adore la position des pieds de celle du milieu) et puis, le clou de ma journée, ce cortège de mariage où les fiancés déboulent sur la place principale sous les hourras de la foule qui les félicite et leur souhaite ce qu’il y a de meilleur.

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Mercredi. Journée light : un avion le matin pour relier Gondar, 400 kms au sud ouest d’Aksoum. Ici nous entrons dans la Période Moderne qui débute avec la prise de Constantinople en 1452. C’est l’époque des grandes découvertes dont celle du contournement du Cap de Bonne Espérance. Les Ottomans sont maîtres en Méditerranée, Damas et Le Caire sont sous tutelle et le monde musulman se trouve à l’étroit dans la péninsule arabique. Un terrible guerrier musulman, Le Gaucher, réincarnation des cavaliers de l’Apocalypse, va semer la terreur dans les milieux chrétiens en Ethiopie. Comparaison n’est pas raison mais on ne peut s’empêcher de penser aux fanatiques à la manœuvre ces jours-ci entre Damas et Bagdad.

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Mais le salut vient toujours et ici il viendra … du Portugal puisqu’un nouveau Prince éthiopien et chrétien, Fasilidas, s’établira à Gondar avec l’aide du neveu de Vasco de Gama. Nous sommes en 1625 et l’Ethiopie connaîtra ensuite une période de stabilité jusque vers 1780. Le palais de Fasilidas, tout à fait atypique pour le pays, est de facture indo-portugaise et est logé dans un parc agréable de 7 hectares. Tours de Belém, on se croirait à Cascais en fin de saison. Surpris cette fille – qui a quelque chose à la fois de Michelle Obama et de Marilyn Monroe – se faisant photographier par sa copine à la sortie d’une des salles du palais.

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Visité ensuite les thermes de la ville où un castel logé au milieu d’un plan d’eau est entouré de fortifications où les arbres ont pris racine. Souvenirs d’Angkor, c’est presque le Cambodge. Nous terminons la journée à l’église Debré Berhan Sélassié où le Michel Ange local s’est éclaté mais où j’ai surtout flashé pour la croix orange portée par cette belle dame tout à fait perdue dans ses prières.

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Jeudi – Trois heures de route ce matin pour rejoindre les rives du Lac Tana à Bahir Dar, ville moderne de près de 400.000 habitants. Déposé les bagages à l’hôtel et départ immédiat pour les chutes du Nil Bleu. Piste épouvantable : 1 heure pour faire 25kms. Et puis trois quarts d’heure de marche vers les chutes du Nil Bleu (dont la couleur vire à l’ochre).

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Ne pas confondre avec le Nil Blanc qui vient d’Uganda. Le confluent des deux fleuves est à Khartoum, capitale du Nord Soudan. Le Nil Blanc semble plus large mais le débit du Nil éthiopien est beaucoup plus important. Au sud et à l’est de la Méditerranée, plus important que les questions de religion est le contrôle des ressources hydrologiques. L’Egypte compte 50% de la population nilotique mais consomme 2/3 de l’or bleu du bassin. Elle voit d’un très mauvais œil la dizaine de barrages que l’Ethiopie a construites ces dernières années pour se rendre auto-suffisante sur le plan énergétique. L’Ethiopie compte les Etats-Unis et la Chine comme partenaires principaux. A suivre.

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Avant de prendre les billets pour entrer dans le Parc, notre guide demande à qui de droit d’ouvrir les vannes pour que nous puissions mesurer l’ampleur du débit. Dans les photos en annexe, la situation lorsque nous nous sommes assis pour manger nos sandwiches et ensuite, après le déjeuner, l’ampleur du débit le temps que les vannes s’ouvrent et laissent passer l’eau.

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 Vendredi – Départ aux aurores pour le lac Tana, mer intérieure de 3500 kilomètres carrés et réservoir naturel du Nil Bleu, avant qu’il poursuive sa route vers l’Égypte via le Soudan. Activité minimale: quelques pêcheurs manœuvrant ou somnolant sur leur tankwa, esquif en papyrus qui remonte aux pharaons. Content de pouvoir souffler un peu pendant la traversée de trois heures vers une des 30 iles occupées par des communautés monastiques. Nous arrivons au terme d’un magnifique voyage.

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Voyage organisé par Intermèdes, accompagnateur Richard Lebeau, guide éthiopien Binjam, chauffeur Adi.

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Addis-Abeba

Quand on commence à voyager, on ne finit jamais. Après les montagnes, d’autres montagnes (repris à Alain Borer, Rimbaud en Abyssinie). Et nous voilà rendus dans la capitale de la montagne la plus peuplée du monde. Quatre millions d’habitants ici à Addis-Abeba, 2450 mètres d’altitude à l’aéroport et jusqu’à 3150 mètres sur la colline d’Entoto au nord de la ville. Neuf degrés de latitude Nord et peut-être bien 9 degrés Celsius sous la pluie à notre arrivée (très tôt un dimanche matin au début d’octobre 2016). Commençons par un coup d’œil sur cette carte d’Ethiopie parue dans Libération en août 2016 :

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Tout autour du pays chez les voisins, c’est plutôt chaud : l’Erythrée, pays fermé à double tour, l’ancien Territoire français des Afars et des Issas, Djibouti, porte de l’Afrique et objet de toutes les convoitises, la Somalie dont on a plutôt envie d’éviter les eaux territoriales, le Kenya qui (en novembre 2016) rimait avec choléra, le Soudan du Sud où – c’est dans l’ère du temps – il a été demandé à toutes les entreprises de licencier leur personnel étranger, et le Soudan du Nord, sous la coupe d’Omar el-Béchir qu’on voudrait entendre à La Haye pour qu’il réponde de crimes contre l’Humanité. Ceci étant, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes en Ethiopie et pour comprendre pourquoi il faut examiner une autre carte :

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L’ancienne Abyssinie est devenue une fédération de 9 régions et de 2 villes-régions où l’on parle 83 langues et 200 dialectes. Les Tigréens du nord constituent moins de 10% de la population mais détiennent la plupart des leviers du pouvoir. Comment en est-on arrivé là ? L’empereur Hailé Sélassié perd son trône en 1974, année de grande famine. Il est déboulonné par des Marxistes emmenés par le ci-devant Mengistu et deux fronts de libération, ceux d’Erythrée et du Tigré. Les centripètes ne font pas bon ménage avec les centrifuges et cette alliance contre-nature sera de courte durée. S’ensuit une guerre civile de 16 ans marquée, entre autres horreurs, par des déplacements de populations justifiées par les faibles rendements agricoles et toutes sortes d’autres mauvaises raisons. Mais les heures du grand soir sont comptées, les Tigréens finiront par s’imposer en 1991 et, depuis lors, trustent le pouvoir sans vraiment le partager. Vingt cinq ans plus tard (2016), les autres régions commencent à la trouver saumâtre et voudraient avoir leur mot à dire, ceci en vertu d’une régionalisation qui ne soit pas que de façade.

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Le jour de notre arrivée ici, le 2 octobre 2016, cinquante deux personnes ont péri lors d’une manifestation contre le régime, pas très loin d’Addis-Abeba. Ce n’était pas un incident isolé et seuls le Guardian et le Monde semblaient avoir fait écho à ces deux émeutes où les victimes sont mortes étouffées dans des mouvements de foule. Les autorités donnent peu de détails, tentent de calmer le jeu et viennent d’imposer l’état d’urgence pour une période de 6 mois.

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Mais, comme le précise notre accompagnateur Richard Lebeau, il faut regarder plus loin : toutes les économies sont en panne depuis 2008 et le sort de l’homme de la rue ne s’améliore pas puisqu’il n’est pas convié à partager prébendes et dessous de table. Les opposants s’en prennent donc directement aux maillons faibles de la chaîne économique, attaquent et détruisent les biens d’entreprises étrangères, souvent des exploitations horticoles qui font le bonheur de nos fleuristes, été comme hiver. Tout cela n’est évidemment pas bon pour les affaires : moins d’investisseurs, moins de touristes, plus de chômage et l’Ethiopie restera une des économies les plus pauvres du monde.

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Nous visiterons Addis-Abeba à trois reprises en deux semaines. Comme toujours, c’est trop peu mais nous n’avons pas le luxe de la jouer « souverains flâneurs » comme l’Ethnologue Michel Leiris qui voulait que voyager ne soit pas une question d’horaire ni même de calendrier, voire d’itinéraire, mais partir simplement à l’aventure, sans trop savoir où l’on arriverait ni surtout quand l’on arriverait (l’Abyssinie intime, publiée en juin 1935 dans Mer et outre-mer et reprise dans les cahiers Dakar-Djibouti retraçant une expédition collective française entre 1931 et 1933).

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Le premier contact avec la ville laisse à désirer. Evelyn Waugh, écrivain et journaliste, nous livre dans Hiver Africain ses premières impressions lorsqu’il visite la capitale en 1930 pour rendre compte du couronnement du Négus : Toute la ville ressemblait à un chantier au premier stade de la construction. A chaque carrefour, il y avait des immeubles à moitié terminés … Tout à fait les mêmes impressions 86 ans plus tard : la ville que je découvre tient du chantier à ciel ouvert, quantités de bâtiments à l’état de gros-œuvre ceinturés par d’invraisemblables échafaudages. Peu de monde en rue, ce qui n’est pas tout à fait anormal puisque, dans ce pays où il faut jouer des coudes pour avoir une place à l’église, nous sommes en fin de semaine et on fait la queue pour se rendre à la messe.

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Restons un moment avec Michel Leiris qui, à propos de l’ancienne Abyssinie, nous enjoint de ne pas nous arrêter aux images toutes faites, aux traits entièrement puisés dans les livres et manuels, et dont les dominantes sont le « Lion de Juda », l’aventure légendaire de Salomon et de la reine de Saba et tout ce qu’on raconte de ce peuple dont la religion est un christianisme monophysite se rattachant au rite copte, et notamment l’énigmatique « Prêtre Jean » qui des siècles durant défraya les chroniques de la chrétienté.

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Restons néanmoins quelques instants sur des questions de religion. Première visite après avoir déposé nos affaires : la Cathédrale où la messe vient d’être dite et où quelques femmes, toutes de blanc vêtues, traînent encore dans les jardins de la cure en relisant les passages de l’évangéliste du jour. Leurs enfants, curieux mais très sages, se joignent à notre groupe de 14 enragés qui buvons les paroles de notre accompagnateur. Pas sûr que les bambins comprennent les subtilités entre les Conciles de Nicée et de Chalcédoine, encore moins sûr que nous-mêmes puissions apprécier à sa juste valeur que l’affirmation anti-chalcédonienne repose in fine sur la question de la Trinité …

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Déjeuner dans un établissement dont quelques tableaux à l’entrée font honneur au deuxième Ménélik, prestigieux souverain amharique et chrétien à cheval sur les 19ème et 20ème siècles et qui a décidé de faire de cette colline, « la nouvelle fleur », sa capitale en rompant avec la religieuse Aksoum dans le nord ouest. Il s’installe ici à la fin du 19ème siècle au centre d’un territoire qui réunissait à l’ouest les Sankalla noirs et païens, à l’est les Danakil nomades et anthropophages, au sud-est le désert de l’Ogaden habité par les Somalis et au sud la grande bande de terres arables détenues par les Galla mahométans. Pour plus de précisions, voir Gérard Prunier, L’Ethiopie contemporaine, chapitre 2.

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Après le déjeuner, plus de trafic et, n’étant pas à un anachronisme près, je reviens vers Michel Leiris et son texte magnifique : Addis-Abeba, sa foule bariolée, ses notables qui ne sortent qu’à mulet, fréquemment la bouche voilée et escortés d’hommes en armes dont les pieds nus se hâtent, son palais impérial étincelant et minable, son marché puant le beurre rance, le suint et le piment, ses femmes à longues robes blanches qui vont en se dandinant, ses légations entourées de jardins et ses maisons à toit de tôle ondulée, luxe bon marché tranchant sur la médiocrité des paillotes  et dérisoires dans leur prétention comme le sont ces hobereaux misérables qui se pavanent au milieu de familiers, « mangent leur pays », vivent en pressurant les paysans et traînent partout derrière leurs chaussures une soldatesque parasite.

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Visité l’après-midi le Musée National d’Ethiopie où nous avons fait connaissance de Lucy et de ses cousins australopithèques. Exposé fascinant sur l’évolution de la taille des crânes et des bassins des hominidés à partir de l’instant où ceux-ci ne se déplacent plus à 4 pattes : + de place pour la matière grise, je pense donc je suis, je fabrique des outils, je pars à la chasse, je découvre le bronze, le fer … Etonnant de voir dans la grande salle du musée que les Ethiopiens assument leur passé et qu’on retrouve, côte à côte, les portraits des anciens rois mais aussi de Hailé Sélassié, de Mengistu et de Melanes Zenawi qui aura gouverné le pays pendant 21 ans jusqu’à sa mort en 2012.

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Si l’Ethiopie s’est forgé une place de choix dans le concert des nations africaines – Addis est le siège de nombreuses organisations internationales – c’est à Tafari Makonnen qu’elle le doit. Né dans la région de Harar en 1892, éducation à la française, il arrive tôt à la cour de Ménélik II qui l’aura à la bonne. Après un parcours un peu chahuté, le « ras » Tafari accède au pouvoir en 1930 et reçoit à cette occasion les titres de roi des rois d’Éthiopie, seigneur des seigneurs, lion conquérant de la tribu de Juda, lumière du Monde, élu de Dieu. Il choisira de régner sous le nom de « Force de la Trinité », en amharique, Hailé Sélassié.

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Qui se souvient encore aujourd’hui que le Négus, devenu à son couronnement Negusse Negest, a été la cheville ouvrière de cette Société qui se muerait plus tard en Organisation des Nations Unies et qu’il avait eu le courage de dénoncer les folies fascistes des années trente ? Diplomate hors pair, boxant loin au-dessus de sa catégorie, il a été capable de se jouer des Italiens tout en jouant les Américains contre les Anglais. Il ne voulait évidemment pas perdre la main et, après la Guerre, il aura fait illusion pendant une trentaine d’années jusqu’au jour où le peuple a appris que les bols de nourriture de ses chiens et de ses chats étaient faits en or massif. Ca c’est la petite histoire. En réalité, il a tout fait pour financer l’éducation supérieure des jeunes qui ont vite cédé aux chants des sirènes entendus de Bandung à La Havane et, plus près d’ici, de Khartoum à Conakry. On serait tentés de parler d’ingratitude, disons plutôt qu’on n’arrête pas le « progrès ».

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Lors de notre 3ème passage dans la capitale, visité le très beau musée d’Ethnologie qui met fort bien en relief la très riche diversité du patrimoine culturel du pays. Belle collection de photos et de peintures naïves relatant les événements historiques des deux derniers siècles en Ethiopie.

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Harar, Ethiopie

Début octobre 2016

Lundi – Départ d’Addis-Abeba pour le Rift. Très beaux paysages où la verdure flotte dans une mer de basalte noir. Surpris au cours de notre premier arrêt cette grand-mère très mélancolique, perdue dans ses pensées.

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Rencontré plus tard au bord de la route ces jeunes filles pas du tout farouches. L’aînée (2ème à partir de la droite) tient un iPhone dans sa main gauche et poste notre passage sur Facebook.

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Nous sommes sur la route de Djibouti, le seul accès maritime de l’Ethiopie. Déjeuner chez Madame Kiki au buffet d’une ancienne gare qui était l’endroit à la mode des cheminots d’outremer qui travaillaient aux Chemins de Fer Franco-Ethiopiens.  Arrivée au Parc National d’Awash où nous passerons la nuit à côté de chutes aussi bruyantes qu’impressionnantes. Vers la fin de l’après-midi, petite excursion pour voir la faune locale. De lion de Judée point, par contre énormes crocodiles aux bas des chutes : brrr ! Sommeil léger dans un lodge où les matelas doivent dater de l’occupation italienne.

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Mardi – Longue route mardi vers Harar (300 kms entre 2000 et 2500 mètres d’altitude). Paysages somptueux : les mescals sont en fleurs, la montagne est couverte de vert et de jaune et tout cela est beau à chanter. Harar et sa région ce n’est plus l’Afrique mais plutôt le Yemen qui est à moins de 300 kms d’ici. C’est aussi La Mecque des pauvres, 4ème ville sainte de l’Islam. En cette heure avancée, peu d’activités au marché de la vieille ville. Promenade intra-muros dans ces ruelles étroites et premiers contacts avec les autochtones, surtout des femmes enroulées de pièces d’étoffe multicolores éblouissantes. Elles vont et viennent à vive allure en portant sur leurs têtes des paniers ou des chiffons remplis de papayes, de beignets, de lentilles ou de goyaves.

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Nous nous dirigeons vers la prétendue maison de cet étrange commerçant qui, les dernières années de sa vie, avait ici pignon sur rue et vendait dans cette partie du monde casseroles, café et, très accessoirement, quelques fusils. Mais Arthur Rimbaud est surtout connu pour son oeuvre prodigieuse produite à un âge où on n’est pas sérieux. Bal des Pendus, Première soirée, Ma Bohême, j’en passe et des meilleurs, tout cela écrit avant ses 16 ans. Un père absent, une « mother » qui ne comprend rien, un environnement provincial  où il étouffe, alimenteront très tôt une fureur qui le portera aux plus hauts sommets de son art. Il a du vent dans les semelles, Arthur : il quitte l’école à l’automne de 1870, part découvrir Paris et sa Commune et construit très vite une conscience politique et sociale en s’intéressant à la pauvreté, l’enfance démunie, les orphelins affamés.

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Tout bascule en 1871. Alors qu’il a déjà beaucoup écrit, mais pour ainsi dire rien publié, il confie à son ami Demeny qu’il ne se reconnaît plus dans la voie qu’il s’est tracée. Mais quand bien même il aspire à tout autre chose, c’est le récit discipliné, pour ne pas dire classique, d’un voyage maritime qui lui ouvrira les portes d’un cercle très fermé.  Il y rencontrera un compagnon d’infortune qui sera foudroyé par tant de beauté et de talent.

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Sa relation de deux ans avec Paul Verlaine sera violente et tout ce qui mènera à leur séparation s’apparente à un chemin de croix. Quelques pièces de prose poétique (Les Illuminations) rédigées juste avant et juste après son testament littéraire (Une Saison en Enfer).  A partir de 1875, Rimbaud estime qu’il a fait le tour de la question.

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Cinq ans de voyage ensuite, brièvement dans les Indes néerlandaises, retour en Europe, et puis en Suisse, à Chypre et finalement dans le sud de la Péninsule arabique où il se met au service d’un grossiste français à Aden qui l’enverra tenir la succursale ici à Harar.  Il a passé les dix dernières années de sa vie entre Aden et l’Ethiopie et nous a laissé une abondante correspondance … commerciale.  Quelques lettres aussi à Charleville, à ses chers amis (sa mère et sa soeur) où il ne sera jamais question de poésie mais de difficultés, de contingences et de ce voyage à Zanzibar qu’il ne fera jamais.  Un homme tourmenté mais (peut-être in fine) en paix avec lui-même.  Il rentre au pays en 1891 et meurt des suites d’un cancer à Marseille.  Il avait 37 ans.

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Ce n’est pas la maison où il a vécu que nous visitons mais une espèce de villa à colombages réaménagée en musée où pendent aux murs des reproductions de photographies prises par Rimbaud ici et, sans doute pour éduquer nos amis d’Outre-Manche, des extraits de Drunken Boat et A Season in Hell ! 

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Avant de poursuivre notre route, moment émouvant où l’une d’entre nous récite de mémoire une des oeuvres du poète. La vue des toits n’est pas terrible et la maison est (un tout petit peu) décevante.  Par contre beaucoup de plaisir à notre retour de voyage en compagnie de: Rimbaud en Abyssinie d’Alain Borer, Œuvres poétiques de Cecil Hackett et Correspondance d’Arthur Rimbaud commentée par Jean-Jacques Lefrère.

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A défaut de mosquées, nous visiterons, tout près de là une église octogonale dans la partie haute de la ville.  Nous repartirons par les remparts troués à leurs bases pour que, entre chien et loup, les hyènes puissent entrer et débarrasser la ville de ses ordures ménagères.  Harar donc, étape obligatoire pour qui veut découvrir une facette moins connue de la Rimbaldie.  Harar où André Provost voit Rimbaud parler à ces femmes assises devant leurs marchandises abritant leur profil de madones de Giotto sous un parasol de joncs … (repris à Borer).

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Que penserait Arthur Rimbaud de notre Société, s’il revenait en cette fin d’année 2016 ? Serait-il émerveillé par les opportunités qu’offre la libre entreprise ou scandalisé par les inégalités qu’elle produit ? Notre héros a campé plusieurs personnages.  Le Rimbaud des débuts, celui qui a écrit Les Affamés, serait indigné et très en colère.  L’amant de Verlaine serait lui plus détaché (la morale n’est-elle pas la faiblesse de la cervelle ?).  Et le Rimbaud éthiopien n’aurait cure, trop occupé à ses activités de tour operator.  Indignons-nous.

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