Carte Postale de Londres

Je n’étais pas content en sortant du consulat de l’ambassade d’Inde. Ma femme avait payé € 30 pour son visa et moi, pour cause de passeport britannique, j’avais dû débourser 11 fois plus. J’avais tenté d’expliquer au fonctionnaire que ce prix était discriminatoire, que j’avais des amis en haut lieu, que ma collection de timbres du Commonwealth faisait la part belle à l’Inde et qu’il pouvait donc me faire un prix. Tout cela n’a pas ému outre mesure mon interlocuteur qui m’a expliqué que, dans la vie, tout était question de « réciprocité ». Peu avant, nous nous étions rendus en Iran et, là-bas, il ne pouvait être question, pour un citoyen de Sa Majesté, de se déplacer sans guide officiel. Quand bien même nous ne partions pas seuls à l’aventure, cela relevait à mon encontre d’un comportement tout aussi discriminatoire (ma femme pouvait se déplacer seule, moi pas). Encore avant cela, lors d’un voyage en Russie, j’avais dû remplir un questionnaire réservé aux citoyens britanniques, beaucoup plus complexe que celui de mes camarades de voyage, où j’avais dû donner force détails de mon parcours académique, professionnel et touristique des 40 (!) dernières années.

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Malgré des relations fort distendues avec la terre de mes ancêtres, je m’étais toujours accroché à mon passeport britannique, bluffé par la mise en garde du Ministre des Affaires Etrangères intimant au verso de la couverture qu’il ne fallait pas tenter de s’opposer à ma volonté de me déplacer en toute liberté, là où le vent, mes intérêts et mon bon plaisir me mèneraient (Her Britannic Majesty’s Secretary of State requests and requires in the Name of Her Majesty all those whom it may concern to allow the bearer to pass freely without let or hindrance and to afford the bearer such assistance and protection as may be necessary). Superbe injonction de la Common Law autrement plus poétique que la mise en garde terre à terre stipulant que « l’Etat belge n’interviendrait pas dans les frais de rapatriement des personnes se rendant à l’étranger ». Mais bon voilà, j’en avais assez de payer pour Tony Blair et, par analogie, George Bush : il était temps de quitter le navire et j’ai donc demandé, in tempore non suspecto, d’acquérir la nationalité de mon pays de résidence.

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Je me suis inquiété auprès du fonctionnaire communal traitant mon dossier s’il ne fallait pas que je motive ma demande de naturalisation, que j’explique en ce début d’année 2015, que j’avais peur d’un vote défavorable lors du référendum britannique qui devait se tenir à l’été 2016, que, malgré ma condition de Bourgeois, je ne voulais pas être déporté à Calais, que Dieu n’existe pas, qu’Il ne peut donc rien pour la Reine, qu’il n’y a pas plus grande abomination que les After Eight et que jamais de la vie je n’ai demandé à ma femme de servir dans du papier journal des frites avec du poisson le tout arrosé de vinaigre. Le préposé m’a demandé de me calmer: la seule et unique preuve de mon intégration dans mon pays d’accueil n’était pas tout ce charabia mais bien d’avoir régulièrement payé mes cotisations sociales pendant 20 trimestres avant l’introduction de ma demande. Changer de nationalité : quoi de plus facile ? Et dire qu’un certain Chodiev avait payé mille euros de l’heure pour arriver au même résultat. Mmm, prudence ! Il y avait surement un twist.

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La Grande-Bretagne n’a jamais été un partenaire enthousiaste de ce qu’elle prétend est devenue, au fil des années, une usine à gaz. L’Europe à 6 avait du sens, quand bien même le Mezzogiorno fut à la traîne de la Savoie. Elargir le club à la frange anglo-saxonne et la péninsule ibérique était ambitieux, sans toutefois relever de la gageure (pace mon Général !). Ce qui a tout changé c’est la vision Delors des années 80 et tout ce qui découle de la construction d’un marché intérieur (ne mentionnons ici que la libre circulation des travailleurs et la liberté de prestations de services). Initiatives excellentes qui ont donné une formidable impulsion à nos économies pendant plus de 20 ans. Et qui ont rendu accessibles à nos enfants toutes les capitales du Continent.

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Avons-nous été trop ambitieux en voulant toujours plus, de la Mer Noire à la Baltique, et en faisant passer le monétaire avant le politique ? Il eût fallu en tous cas et en temps utile, construire un vrai système fédéral à l’américaine, loger toutes les pointures politiques à Bruxelles, aligner les fiscalités tout en répartissant intelligemment le gâteau … et faire traiter plus bas par les états les homologations de nos tondeuses et de nos pommeaux de douches. Au lieu de cela, un entrepreneur à Bruxelles paie 34% d’impôts alors que pour son camarade à Dublin, c’est trois fois moins et, sur le plan social, c’est tout et son contraire. Nous avons fait illusion jusqu’en 2008 et puis l’Union est vraiment devenue un oiseau pour le chat quand le Proche Orient a dévissé. Encore une fois, il fallait se donner les moyens, dénoncer le bluff de Poutine, donner le change à Assad, mettre des troupes au sol et, comme en 1945, préparer activement la reconstruction. Nous n’avions rien à faire en Irak, or il fallait, au contraire, tout faire en Syrie. Mais Damas ne vaut pas vraiment une messe, Washington ne dépend plus de Riyad et, en Europe, nous avons mangé notre pain blanc.

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Grande-Bretagne, juin 2016. Une majorité courte mais significative a tranché (même si je fais partie des 4 millions qui ont demandé un second référendum, ce qui est en soi ridicule … mais un moment de honte passe vite). Chaque camp accuse l’autre d’avoir instrumentalisé la peur. Cameron, par qui le scandale est arrivé, a finalement donné raison à de Gaulle. Lassé des attaques sur sa droite, il s’est trompé lourdement en organisant un référendum sur une question d’apparence simple mais beaucoup trop complexe pour être ramenée à un oui ou un non. Lire le très intéressant article de David Van Reybroeck ici http://www.theguardian.com/politics/2016/jun/29/why-elections-are-bad-for-democracy , publié le 29 juin 2016.

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Ceux qui ont défendu le « leave » ont avancé comme arguments que la Grande Bretagne était sclérosée par le processus de « réglementation » européenne. Certes, il aurait fallu, depuis longtemps, un débat sur le projet européen, tenter la synthèse entre Cohn-Bendit et Hubert Védrine et, en tous cas, mieux expliquer aux laissés pour compte le danger de la fuite en avant. Au lieu de quoi, le débat s’est porté, pour l’essentiel, sur la peur de l’Etranger. La Grande Bretagne nous a montré qu’elle était devenue la petite Angleterre, que les réfugiés du monde entier ce n’était pas son problème et que la jeunesse britannique n’avait qu’à mieux voyager dans les années à venir: « oui Barcelone c’et bien, mais connaissez-vous Blackpool ?« .

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Leader of the United Kingdom Independence Party (UKIP) Nigel Farage poses during a media launch for an EU referendum poster in London, Britain June 16, 2016. REUTERS/Stefan Wermuth

Alors, il ne faut pas enterrer trop rapidement tout ce qui vient d’Outre Manche. Les Britanniques ont le commerce dans le sang et Londres est une capitale financière beaucoup plus importante que toutes les autres places européennes réunies. La plupart des contrats complexes en matière d’instruments financiers sont basés sur le droit commercial anglo-saxon. Quelques banques délocaliseront certains départements pour que leurs produits conservent leurs « passeports » européens. Mais les Britanniques en ont vu d’autres, leur économie est importante et je ne suis pas inquiet pour eux même si je ne me reconnais pas dans l’image déplorable donnée par Boris Johnson et Nigel Farage. In fine, notre désaccord avec les Britanniques sera tranché par négociation et où il sera question de … réciprocité.

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La Reine d’Angleterre aurait demandé un soir à ses convives de lui donner trois bonnes raisons pour lesquelles il eût fallu que les Britanniques restent membres du club européen. Eh bien Majesté, je parie qu’aucun de vos invités ne vous aura donné le tiercé gagnant de l’Ecosse, de l’Ulster et du Pays de Galles. On peut en effet se poser des questions sur l’avenir de l’Union de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord. Il va y avoir des tensions qui aboutiront à plus de régionalisation (même si l’argent des provinces britanniques continuera de provenir en grande partie des activités de la City). Mais c’est anecdotique et ce qui est bien plus important c’est de voir comment les choses vont évoluer en France et en Allemagne en 2017. Et là, nous ne sommes pas sortis du bois, encore moins de l’auberge.

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File photo dated 30/06/07 of Queen Elizabeth II with First Minister Alex Salmond the question of whether the Queen would remain the head of state in an independent Scotland has been thrown into the spotlight once again after a Scottish minister said it would be « up to the people ». PRESS ASSOCIATION Photo. Issue date: Sunday August 11, 2013. See PA story POLITICS Queen. Photo credit should read: Andrew Milligan/PA Wire

Et mon passeport belge ? Eh bien oui, il y a eu un twist puisque le Procureur du Roi s’est opposé à ma demande. Rue des Quatre Bras, je suis classé malade de la peste : deux excès de vitesse traînaient dans mon casier judiciaire et quand bien même j’avais payé ma dette à la Société, il ne pouvait être question pour l’Etat belge de prendre un risque pareil. J’ai fait appel mais les tribunaux sont encombrés et il me faudra patienter jusqu’en 2018. Je ne suis pas inquiet. Je suis Flamand par une de mes grand-mères.

 

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A propos newdavid

La vie est un long fleuve tranquille
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Un commentaire pour Carte Postale de Londres

  1. Jean Le Loup dit :

    Comme toujours, du grand tonton David !

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