Carte Postale de Beyrouth

Deux jours à Beyrouth pour le travail. C’est en avril 2010 que Samir nous avait menés en pays Hezbollah jusqu’aux portes de Baalbek. En revenant vers la capitale, j’aurais voulu prendre à gauche vers Damas, juste de l’autre côté de la frontière, parce que là-bas il était question de détente, d’ouverture du Régime sur le monde et que l’occasion de visiter le Protecteur voisin ne se représenterait sans doute pas. Avouerais-je que, par esprit de contradiction, je souhaitais surtout marcher sur cette route de Damas, dans les pas d’un citoyen romain, pour que je puisse après prétendre qu’à moi on ne la faisait pas et qu’il fallait plus pour ébranler (le peu de) mes convictions philosophiques ? Mais bon, nous avions des contraintes d’agendas et après tout, pensions-nous, ce n’était que partie remise.

pool

Septembre 2016 : nous quittons l’aéroport et remontons vers la capitale. C’est l’avant-soirée et, sur la droite, nous ne faisons que deviner les contours de Burj El Barajneh, dont nous avions découvert les abords lors de notre précédente visite et où 18.000 Palestiniens s’entassent sur un km carré (photo ci-dessus de James Haines-Young).  Notre hôtel est tout proche, dans le quartier chiite, bien avant la grotte aux pigeons, la corniche et le centre-ville. Aux carrefours, moins de portraits de martyrs qu’avant : trop de pères et de fils ne sont pas revenus d’avoir porté secours à Bachar et, depuis quelques temps déjà, les mères de familles en ont assez du prosélytisme de Hassan Nasrallah. J’avais conservé le souvenir d’un hôtel cossu mais je retrouve des murs défraîchis et des tapis usés. Trois niveaux, cinquante chambres par étage : à cette époque de l’année nous devrions être plusieurs dizaines, si pas une petite centaine, à nous retrouver en soirée au restaurant de l’établissement. Nous serons six, à trois tables différentes, à diriger des personnes dont le service à table n’est manifestement pas le métier. Ici, il n’y a tout simplement pas assez de clients pour assurer l’emploi de personnel qualifié.

beirut-stock_2236426a-large

Les touristes ne sont plus là et je ne suis pas sûr que ce soit meilleur ailleurs : j’ai vu peu d’hommes d’affaires dans la tranche 30-60 ans à l’embarquement à Charles De Gaulle. Par contre beaucoup d’hommes libanais dans la tranche 70-90 ans qui ont manifestement un pied dans chaque capitale et qui préfèrent sans doute passer l’hiver à Beyrouth. Au siècle dernier, entre les deux guerres et jusque dans les années 60, on disait que le Liban était la Suisse du Proche et du Moyen Orient,  puisque c’est ici que se concluaient bon nombre d’affaires importantes entamées d’Alger à Bagdad. Les Cheiks et les Emirs ont toujours été sensibles au savoir-faire commercial et financier des Phéniciens, aux charmes plus féminins de la Méditerranée et au whisky qui, ici, ne se conserve pas à l’abri des regards indiscrets.

01be477d8bb1f2003cf20ccc93e805a7

Les choses ont basculé en 67, en 75 et en 82 : succession de crises où la cohabitation entre Sunnites, Chiites, Maronites, Druzes (et quelques autres) devient plus difficile avec le temps, quand bien même la répartition du pouvoir entre différentes confessions se trouve institutionnalisée.  Tout cela sans parler du conflit entre Israël et les Palestiniens (12 camps officiels au Liban hébergeant plus de 200.000 réfugiés).

Le lendemain de notre arrivée, mise en mode « oriental » pour notre réunion. Nos interlocuteurs pratiquent l’art de l’antichambre où de longs moments d’inactivité et de pertes de concentration sont entrecoupés de visites éclairs de conseillers qui, sous prétexte de nous saluer, viennent à la pêche tester des arguments et mieux préparer le terrain des hiérarques qui se font prier. Notre réunion prévue à 9 heures démarre donc en début d’après-midi et nous savons que nous devons nous hâter très lentement : tradition orale où il faut couper l’autre le moins possible, savoir se taire dans toutes les langues et, en mangeant ces délicieux sandwiches roulés qu’on ne trouve nulle part ailleurs, analyser autant que faire se peut tout ce qui ne se dit pas.

Le soir, pour revenir à l’hôtel, notre chauffeur se fait piéger dans une ruelle où une voiture bloque la circulation. Il fait noir, la rue est étroite et si les regards en face ne sont pas hostiles, ils ne sont pas tout à fait amènes non plus.

jean-paul-kauffmann-la-maison-du-retour

C’est le moment de se souvenir de Jean-Paul Kauffmann, de Terry Waite et de tant d’autres qui, ici dans cette ville, se sont retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment et qui ont dû attendre, seuls et longtemps, qu’ils puissent servir de monnaie d’échange dans ces histoires où se sont mêlés politique, affaires et gros sous. Petite promenade avant l’apéro et un signe qui ne trompe pas: nombreux gros œuvres non terminés en bord de mer près de l’hôtel.

img_0444

Le lendemain, entre deux réunions, je demande à B. si un déplacement à Damas est envisageable. Il m’explique qu’il y est encore allé en 2015 et que, si passer de l’autre côté n’avait pas été un problème, revenir – sans se faire rançonner à la frontière – avait été beaucoup plus difficile. La Syrie – ou ce qui demeure de l’architecture imaginée par les diplomates Sykes et Picot – restera donc pour moi un concept abstrait, une carte d’état major protéiforme, le temps que la situation politique se stabilise.

o-5-ans-guerre-syrie-900

Très instructif d’écouter X qui a conseillé des Premiers Ministres et qui, chez nous, serait à la retraite depuis 20 ans. Il nous répète que les Libanais ont toujours été accueillants et, quand ils se sont tapés dessus, ils l’ont toujours fait avec le sourire (pas sûr qu’Amin Maalouf soit d’accord – lire Les Désorientés). Il ajoute que maintenant la guerre à côté et l’afflux trop important de réfugiés risque cette fois de définitivement mettre le feu aux poudres. Comme un peu partout en Europe, l’homme de la rue perd patience et, même ici, les gens deviennent agressifs à l’encontre des réfugiés, encore que la taille du problème au Liban soit à une toute autre échelle que chez nous. X m’explique que le seuil maximal de réfugiés à accueillir, gérer et intégrer ne devrait pas dépasser 10% de la population. Au Liban, il y a près de 1.5 millions de réfugiés (pour 3 millions d’autochtones) dont, selon notre interlocuteur, un nombre considérable de nouveau-nés qui se comptent en centaines de mille.  Source ci-dessous: Le Monde.

refugies-syriens-liban1-530x386

Mes clients sont des Industriels établis dans leur sphère depuis plusieurs générations. Leur société est multiconfessionnelle et tous savent qu’ils doivent laisser au vestiaire croyances et préjugés. Ils ont correctement conclu, il y a une dizaine d’années, qu’ils devaient être moins tributaires des pétromonarchies et qu’ils devaient diversifier leurs activités. Ils sont quatre mille dans le monde entier et fiers de participer à la création de ponts, de chaussées, de chemins de fer, de centrales électriques, d’usines de traitement d’eau. Mais ils savent aussi que la grande faucheuse frappe à leur porte et que, s’il ne peut être question de renier leurs origines et leur spécificité libanaise, ils devront (comme tout le monde) penser à tester des hypothèses de redéploiement, le temps de voir venir.  Notre visite se termine: très belles vues de la salle de conférence vers le Mont Liban.  Il est temps de prendre congé.  Le fleuve est long et il n’est pas tranquille.

Publicités

A propos newdavid

La vie est un long fleuve tranquille
Cet article, publié dans Je pars en voyage, Proche et Moyen Orient, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Carte Postale de Beyrouth

  1. Carla Koch dit :

    Je regrette de n’avoir jamais été au Liban visiter le pays des ancêtres de mon fils Nicolas.
    Merci pour ce blogue magnifique de ton voyage, David.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s