La Jérusalem noire

Jeudi – Départ d’Addis-Abeba en avion. Direction le Lac Tana et ensuite Lalibela où nous commençons notre tour dans le nord-ouest du pays.

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Dans les hauts-plateaux du nord, les paysages sont à couper le souffle. Il est vrai que nous sommes à la bonne saison juste après la mousson, que tout est en fleurs et que le blé, l’orge et le sorgho sont à maturité. Le temps est fabuleux le matin, 20 à 25° rendus supportables par la brise d’altitude. Le ciel se couvre dans l’après-midi et il fait plus frais le soir. Lumière parfaite pour les peintres ou les photographes en herbe.

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Les terres appartiennent au gouvernement qui les redistribue aux fermiers (1 à 2 hectares par famille). Il n’y a pas de machines agricoles, bergers et métayers marchent bâtons et faucilles à l’épaule et couvrent à pied des distances énormes pour rejoindre leur travail et ensuite apporter chez eux ou chez leur patron la récolte du jour.

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Ce pays fait souvent la une des journaux par temps de sécheresse : il s’en est fallu de peu cette année qu’il y ait de nouveau une famine importante. Heureusement l’Ethiopie a bénéficié d’une bonne mousson mais ce n’est que partie remise : l’activité agraire repose sur des principes de survie, les parcelles sont trop petites et les échanges se font sur base de troc. Pas d’exportations, peu d’infrastructures et pas de création de richesse. On ne parle plus de pauvreté mais d’indigence structurelle, problème sur lequel les gouvernements successifs, toutes tendances confondues, se sont cassé les dents.

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Toutes ces réflexions faites après avoir sillonné les campagnes de Lalibela, centre religieux et touristique. Les rues sont remplies de jeunes désoeuvrés qui ne savent plus à quels saints se vouer. Le taux de chômage doit friser les 40% ici et on peut se demander si ce n’est pas pire dans d’autres villes moins visitées. Photo ci-dessous prise à Lalibela: distribution de vivres de 1ère nécessité pendant la mousson.

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Le site de la dizaine d’églises enfouies à Lalibela est de toute beauté. Construites au début du 13ème siècle, elles sont enfouies dans une roche volcanique de couleur rose. Le Roi Lalibala (Lalibala = le Roi – Lalibela = le site) apparaît avoir régné avant 1200 jusqu’en 1212. L’hagiographe du Roi nous explique que lorsque sa mère le mit au monde, il vint un grand nombre d’abeilles qui l’entourèrent comme elles entourent le miel, et sa mère vit ces abeilles qui se groupaient autour de son enfant, comme l’armée autour du roi. A ce moment l’esprit de prophétie descendit sur elle et elle dit : « Quant aux abeilles, elles savent que cet enfant sera grand ! » C’est pourquoi elle lui donna le nom de Lalibala qui signifie « les abeilles ont su sa grâce » (repris du superbe Mercier et Lepage : Lalibela, capitale de l’art monolithe d’Ethiopie).

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Il y a 3 sites à Lalibela : les églises du premier groupe : Sauveur-du-monde, Marie, les Vierges, Sainte Croix, le complexe funéraire Mont-Sinaï/Golgotha/Trinité, une deuxième groupe comprenant Emmanuel, Saint-Libanos, Saint-Mercure et Saints-Gabriel-et-Raphaël et le troisième groupe excentré comprenant une église, Saint-Georges. 10 églises dont la construction s’inscrit dans les traditions d’origine aksoumite (Aksoum : capitale religieuse de l’Abyssinie que nous visiterons un peu plus tard) à la fois par leur taille dans le rocher (d’où le terme monolithe : d’une seule pierre) mais aussi par le dégagement total du roc, sur 4 côtés et de l’imitation sous tous ses angles d’un édifice construit.

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Outre la fonction religieuse du site, ce qui est fabuleux c’est l’environnement que nous parcourrons en deux après-midis décrits comme suit par Mercier et Lepage : enchevêtrement de tranchées de toutes largeurs et profondeurs, succession de labyrinthes creusés dans le roc, de porches, escaliers, tunnels, imbroglio de salles aux portes soigneusement cadenassées dont rien n’indique l’usage, excavations utilisées comme abris occasionnels par des dévots vivant d’aumônes, ou par d’autres comme tombes pour des défunts anonymes, le tout a priori sans cohérence, ni plan d’ensemble …

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 Nous serions, d’après les brochures, sur le site d’une nouvelle Jérusalem noire, idée promue au 19ème siècle par le géographe français Achille Raffray. C’est, d’après Mercier et Lepage, aller un peu vite en besogne. Si Lalibala s’est rendu à Jérusalem, c’est uniquement sur les ailes de l’Archange Gabriel, messager céleste. C’est bien connu, la Foi soulève des montagnes ! Plusieurs temps forts pendant les deux jours à Lalibela: le premier parcours dans ces labyrinthes avec quelques passages nous rappelant les Tours du Monde que nous faisions aux cours d’Education Physique, la visite le lendemain matin à l’église de Genete Mariam, à une heure de la ville et le trajet somptueux dans les hauts-plateaux environnants. Tout cela couronné par la dernière visite – on a gardé le meilleur pour la fin – de l’église Saint Georges vers 17 heures éclairée par les derniers rayons de soleil déclinant.

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Samedi – Nous quittons les hauts plateaux pour rejoindre Makelé, la capitale du Tigray, 400 kms plus au nord. Ville moderne de trois cent mille habitants que nous rejoindrons après 11 heures de route. Les enfants ne sont pas à l’école mais le long de la route pour nous souhaiter bon vent. Après 1 heure et demie de trajet, nous nous arrêtons en rase campagne pour admirer la vue : une petite fille nous rejoint et puis – téléphone éthiopien oblige – nous voyons accourir des quatre points cardinaux tous les autres marmots des campagnes environnantes. La moyenne d’âge de la horde qui nous entoure doit être de quatre ans et demi.

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La route se fera en 3 étapes : les chemins de terre sur les hauteurs entre 2400 et 3100 mètres, une route dite « chinoise » et ensuite, dans l’après-midi, la route principale qui remonte vers le Nord. Petite halte dans la bourgade au carrefour entre les pistes que nous quittons et la route « chinoise ». Mais oui l’Ethiopie est un des premiers pays de la Chinafrique, et tout au long du voyage nous relèverons la présence de l’Empire du Milieu qui, ici comme dans d’autres pays africains, joue un rôle important dans le développement des infrastructures. Inauguration au cours de notre voyage d’une ligne de chemin de fer entre Addis-Abeba et Djibouti. A 3100 mètres, plein soleil, air délicieusement frais, vue somptueuse des vallées environnantes.

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Longue route un peu monotone l’après-midi. Nous quittons la région d’Amhara pour rentrer dans celle du Tigray. C’est d’ici que viennent les premiers ministres depuis 25 ans et on détecte donc plus de projets d’aménagements urbains aboutis que ce que nous avions pu rencontrer depuis notre départ d’Addis-Abeba. Nous sommes près de l’Erythrée où les frontières sont fermées. Définitivement, d’après notre guide éthiopien Binjam. Nous aurions aimé poursuivre jusqu’à Asmara et y retrouver Jean-Christophe Rufin et toutes ses causes perdues. Ce sera pour une autre fois.

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Région plus sauvage et moins jolie que les hauts plateaux que nous venons de quitter. Autre changement, l’apparence des femmes qui ici coiffent leurs cheveux en une multitude de nattes et laissent filer leur abondante chevelure à l’arrière du cou et sur leurs épaules. Cela leur donne un air un tout petit sévère.

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Dimanche – Adigrad. Musée de la Résistance. Photos de la guerre civile. En sortant, croisé un père et son fils qui viennent sur l’esplanade pour faire voler leur drone, le tout dernier DJI Phantom IV au-dessus du cimetière des avions de chasse et de chars des années 80. Images d’un monde qui change vite. Nous reprenons le bus. Grande excitation en fin de matinée chez nos deux guides : nous avons accès à un site de fouilles pré-axoumite. L’endroit est gardé par une gamine de 15 ans entourée de ses petits frères et sœurs. Ils refusent de nous laisser entrer arguant que le site est fermé, que nous n’avons pas les bonnes autorisations.

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Binjam téléphone à qui de droit qui communique le mot de passe magique et nos cerbères sont rassurés. Quelques anciennes commodes et d’autres vieux cailloux nous en apprennent beaucoup, nous dit-on, sur les circuits commerciaux de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Melchior et Balthazar, vous ne l’avez pas oublié, ont jadis quitté l’Afrique avec … avec qui ? Ensuite visite d’un petit musée superbe de 225 mètres carrés à Wukro, la bourgade suivante. Petite heure archéologique où, grâce aux objets exposés, Richard nous remet le couvert sur le comment et le pourquoi de la transition d’un groupe de nomades à une société sédentarisée.

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Charmante patronne de l’établissement à qui nous achetons toutes ses cartes postales pour la remercier de nous avoir ouvert ses portes un jour férié. Visite l’après-midi à l’église semi-monolithique d’Abraha et Atsheba, rois fondateurs de la dynastie axoumite (4ème siècle). Le chemin pour y accéder est pénible mais la vue, encore une fois, est imprenable (eucalyptus superbes). Peintures sur coton collées au mur décrivant les suspects habituels (le père, son fils et tous ses amis).

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Lundi – Visité ce matin une église troglodyte où nous avons eu l’occasion de faire du trekking dans un champ et quelque collines. L’après-midi départ vers Aksoum et, en cours de route visite du site de Yeha (8 siècles avant JC). Explications fournies par Richard sur la charte des règles de restauration que les archéologues doivent respecter : pour se lancer dans une restauration, il faut travailler avec au moins 80% des matériaux d’origine et les 20% restants (le matériel neuf) doivent être similaires aux matériaux d’origine. Sans cela, pas de restauration.

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Chantiers (financés à l’origine par l’UNESCO et la République Fédérale Allemande) à l’arrêt pour le moment pour des motifs budgétaires. Avant de repartir vers Aksoum, un café pour ce qui nous reste de route et surpris ces regards timides et pleins d’espoir lancés à la dérobée à notre endroit.

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 Mardi. Aksoum. De mes cours d’histoire, je n’ai gardé aucun souvenir de ce royaume qui a joué dans la cour des grands entre les 3ème et 6ème siècles, sur le même pied que Rome, Byzance et Persépolis. Leur influence politique et commerciale s’étendra au Soudan jusqu’en Egypte et, au-delà de la Mer Rouge, au Yemen et plus loin dans la péninsule arabe. Des commerçants syriens ont fait naufrage près de Djibouti au début du 4ème siècle et ce sont deux moines du voyage qui ont converti les souverains régnants à la religion de Constantin. Le déclin s’amorce lorsque les Perses reprennent le contrôle des ports africains et l’arrivée des Arabes reléguera ce royaume dans le rang des « has been ».

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Et tout cela aujourd’hui est ramené à une peau de chagrin : Aksoum une très petite ville de 50.000 habitants. Surpris quelques notables en promenade au moment d’aller acheter des timbres poste. Et puis c’est la tournée de stèles effondrées et de mausolées où nous descendons 15 pieds sous terre. Remontée par des marches trop hautes pour nos petites jambes (petite pensées pour nos petits-enfants lorsqu’ils ont escaladé pour la première fois nos escaliers !).

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Et l’après-midi, trop mélancolique ou abruti pour écouter les conseils avisés de nos guides sur tous les mythes éthiopiens qui entourent la Reine de Saba, Salomon et les Tables de la Loi. Je préfère me concentrer et cadrer ces trois Grâces qui ont repéré mon manège (j’adore la position des pieds de celle du milieu) et puis, le clou de ma journée, ce cortège de mariage où les fiancés déboulent sur la place principale sous les hourras de la foule qui les félicite et leur souhaite ce qu’il y a de meilleur.

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Mercredi. Journée light : un avion le matin pour relier Gondar, 400 kms au sud ouest d’Aksoum. Ici nous entrons dans la Période Moderne qui débute avec la prise de Constantinople en 1452. C’est l’époque des grandes découvertes dont celle du contournement du Cap de Bonne Espérance. Les Ottomans sont maîtres en Méditerranée, Damas et Le Caire sont sous tutelle et le monde musulman se trouve à l’étroit dans la péninsule arabique. Un terrible guerrier musulman, Le Gaucher, réincarnation des cavaliers de l’Apocalypse, va semer la terreur dans les milieux chrétiens en Ethiopie. Comparaison n’est pas raison mais on ne peut s’empêcher de penser aux fanatiques à la manœuvre ces jours-ci entre Damas et Bagdad.

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Mais le salut vient toujours et ici il viendra … du Portugal puisqu’un nouveau Prince éthiopien et chrétien, Fasilidas, s’établira à Gondar avec l’aide du neveu de Vasco de Gama. Nous sommes en 1625 et l’Ethiopie connaîtra ensuite une période de stabilité jusque vers 1780. Le palais de Fasilidas, tout à fait atypique pour le pays, est de facture indo-portugaise et est logé dans un parc agréable de 7 hectares. Tours de Belém, on se croirait à Cascais en fin de saison. Surpris cette fille – qui a quelque chose à la fois de Michelle Obama et de Marilyn Monroe – se faisant photographier par sa copine à la sortie d’une des salles du palais.

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Visité ensuite les thermes de la ville où un castel logé au milieu d’un plan d’eau est entouré de fortifications où les arbres ont pris racine. Souvenirs d’Angkor, c’est presque le Cambodge. Nous terminons la journée à l’église Debré Berhan Sélassié où le Michel Ange local s’est éclaté mais où j’ai surtout flashé pour la croix orange portée par cette belle dame tout à fait perdue dans ses prières.

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Jeudi – Trois heures de route ce matin pour rejoindre les rives du Lac Tana à Bahir Dar, ville moderne de près de 400.000 habitants. Déposé les bagages à l’hôtel et départ immédiat pour les chutes du Nil Bleu. Piste épouvantable : 1 heure pour faire 25kms. Et puis trois quarts d’heure de marche vers les chutes du Nil Bleu (dont la couleur vire à l’ochre).

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Ne pas confondre avec le Nil Blanc qui vient d’Uganda. Le confluent des deux fleuves est à Khartoum, capitale du Nord Soudan. Le Nil Blanc semble plus large mais le débit du Nil éthiopien est beaucoup plus important. Au sud et à l’est de la Méditerranée, plus important que les questions de religion est le contrôle des ressources hydrologiques. L’Egypte compte 50% de la population nilotique mais consomme 2/3 de l’or bleu du bassin. Elle voit d’un très mauvais œil la dizaine de barrages que l’Ethiopie a construites ces dernières années pour se rendre auto-suffisante sur le plan énergétique. L’Ethiopie compte les Etats-Unis et la Chine comme partenaires principaux. A suivre.

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Avant de prendre les billets pour entrer dans le Parc, notre guide demande à qui de droit d’ouvrir les vannes pour que nous puissions mesurer l’ampleur du débit. Dans les photos en annexe, la situation lorsque nous nous sommes assis pour manger nos sandwiches et ensuite, après le déjeuner, l’ampleur du débit le temps que les vannes s’ouvrent et laissent passer l’eau.

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 Vendredi – Départ aux aurores pour le lac Tana, mer intérieure de 3500 kilomètres carrés et réservoir naturel du Nil Bleu, avant qu’il poursuive sa route vers l’Égypte via le Soudan. Activité minimale: quelques pêcheurs manœuvrant ou somnolant sur leur tankwa, esquif en papyrus qui remonte aux pharaons. Content de pouvoir souffler un peu pendant la traversée de trois heures vers une des 30 iles occupées par des communautés monastiques. Nous arrivons au terme d’un magnifique voyage.

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Voyage organisé par Intermèdes, accompagnateur Richard Lebeau, guide éthiopien Binjam, chauffeur Adi.

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La vie est un long fleuve tranquille
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