Beethoven par Béjart

Certains jours, mon métier me permet de travailler en écoutant la musique de ce qu’on appelait jadis le troisième programme. Pas de rock, ni de pop, aucune version de house mais plutôt 8 à 10 heures de musique classique et, pour favoriser la concentration, plutôt tout ce qui est instrumental : ouvertures, concertos, musique de chambre et symphonies. Pas de solfège, aucun bagage technique, imperméable à tout ce qui est atonal, j’en suis réduit au bout de 25 ans d’abonnements aux Beaux Arts à conclure en fin de soirée : « oui ça c’était plutôt bien, ça c’était extraordinaire, ça par contre c’était en dessous de tout ». Emotionnel rime avec personnel et ce sera toujours très frustrant de lire ou d’écouter ensuite les Critiques qui prennent le contrepied de ce que j’ai ressenti et démontrent (ou non) que je n’ai rien compris. Et si ces mêmes experts me soumettent à la question, ils découvriront vite que la seule technique que je maîtrise – et encore – est l’introduction au solfège déclinée par Julie Andrews aux enfants von Trapp.

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Tout cela ne m’empêche pas, à mes risques et périls, de vous faire partager mes émotions de samedi soir où j’ai assisté à une représentation de la 9ème Symphonie de Ludwig van Beethoven chorégraphiée en 1964 par Maurice Béjart (MB) et adaptée par Gil Roman. J’ai fait allusion au danger de parler de ce qu’on ne connaît pas mais pour le ballet, je vous rassure tout de suite, j’ai trois cordes à mon arc: un lac où il est question de cygnes, les corps de balais de Fantasia et puis, en 1970 ici à Bruxelles, la 9ème symphonie chorégraphiée par MB pour la compagnie du Ballet du XXème Siècle. Je n’avais que quatorze ans, j’ai sans doute été emmené au spectacle contraint et forcé par mes parents et je ne suis pas sûr, certainement par manque d’ambition, d’avoir capté la magie de Béjart et de ses enfants terribles, Paolo Bortoluzzi et Jorge Donn. Par contre cette première rencontre avec le côté sauvage et révolutionnaire du compositeur est restée avec moi toutes les années qui ont suivi. Après, d’autres œuvres, d’autres compositeurs et d’autres répertoires … Et donc, début 2017, je me suis dit que ce serait intéressant de répéter l’expérience de 1970 et de revisiter la chorégraphie de ce qui est devenu, plus que jamais en ces temps de repli sur soi, un hymne à l’humanité et à un appel contre le racisme.

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Forest National, ses odeurs de bière, de choucroute et de chiens chauds. Pour citer Béjart, notre spectacle ce soir « c’est un concert prolongé et visuel : le podium prolonge l’orchestre ». Grâce au ciel, j’ai réservé nos quatre places un peu tard et nous avons la meilleure vue plongeante qui soit, en haut dans les gradins sur le côté. Moment touchant où le Konzertmeister demande au hautbois de donner le « la ». Les premières tentatives d’accords déchaînent des applaudissements comme à Vienne, le premier de l’an, quand la salle sait qu’elle va redécouvrir le Danube et tout ce qui est bleu. Pas de snobisme, soyons positifs : cette salle-ci il faut la chauffer parce que dehors c’est janvier comme à Saint Petersburg.

affiche

Nous savons que Gil Roman a très peu touché au travail de création de celui qui n’aurait jamais dû quitter Bruxelles. Pour le reste, nous ferons confiance à nos oreilles et pas un seul instant nous ne regarderons l’orchestre, les solistes et les chœurs sur notre droite parce que nous savons presque par cœur où et quand nous allons frémir avant d’aborder Schiller, son amitié, sa fraternité et sa joie. Il y a un petit hors d’œuvre qu’on nous sert en guise de prologue où il est question de Zarathoustra scandé au rythme de deux percussions, l’une ethnique et l’autre contemporaine. Le meilleur reste à venir.

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Et il vient d’ailleurs tout de suite, là juste devant nous. Deux compagnies de ballet, une établie à Tokyo, l’autre à Lausanne. Ce sont les danseurs du Pays du Soleil Levant qui sont sur le pont pour ce premier mouvement qui commence par l’incertitude, le doute : allègre mais pas trop, hein ! Tout ce que je n’avais pas vu ni compris en 1970 et qui nous saute à la figure : la beauté extraordinaire des corps, la prestation du danseur-étoile, la grâce des seconds rôles sans qui il n’y aurait pas de spectacle et tout cela sur la musique composée par un sourdingue. C’est ridicule mais une émotion oppressante me prend à la gorge juste avant la première interruption, j’ai les yeux qui picotent. Je crois que c’est un début de conjonctivite. La dame à côté de moi n’en mène pas large non plus et a sorti très vite son mouchoir.

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Le ballet Béjart de Lausanne prend les deux mouvements suivants. D’abord, une danse sicilienne vivace menée par un petit prince en collants rouges, réincarnation hallucinante de Paolo Bortoluzzi. Il n’est plus de ce monde mais celui-là je ne l’ai pas oublié. Troisième mouvement ensuite qui se décline sur un rythme très à l’aise et bien chanté, mais à mi-voix. C’est le calme avant la tempête, tout ce que nous avons écouté et regardé n’a servi qu’à préparer le terrain d’une autre symphonie, elle aussi composée de 4 sections, où les deux corps de ballet seront appelés collectivement à la cause. Ce dernier mouvement, vous le savez, démarre par des accords dissonants où contrebasses et violoncelles rappellent les 3 thèmes antérieurs. Tout cela illustré à tour de rôle par les trois premiers solistes rejoints ensuite par celui qui reprend le flambeau de Jorge Donn.

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Les cordes attaquent les premières strophes de l’Ode à la Joie et, même si ma voisine pleure maintenant comme une fontaine, au moins plus personne dans la salle ne tousse. Vagues sur vagues mais rien ne dépasse en intensité les deux reprises fortissimo par tout le chœur : « Freude, schöner Gotterfunken », d’abord dans la seconde section et ensuite juste avant la conclusion instrumentale. A chaque début de reprise (photo du dessus), les deux compagnies, alignées sur plusieurs rangées, entament avec infiniment de lenteur ce pas de danse qui les mène de juste en-dessous de l’orchestre jusqu’au devant de la scène à notre gauche.  Nous sommes scotchés à nos chaise inconfortables, les yeux voilés par l’émotion et nous mangeons dans la main de quatre-vingts professionnels au sommet de leur art, des Jaunes, des Blancs, des Noirs qui, sur un air inoubliable, nous encouragent à plus de fraternité et de tolérance. Pas du tout dans l’air du temps mais tout cela il faut le reprendre à notre compte, n’est-ce pas là le message de Schiller et de son plus grand interprète ?

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Dans les semaines et les années à venir, tous autant que nous sommes – et nous étions six mille – tenterons avec un succès relatif de décrire à nos meilleurs amis, à nos collègues de bureau, à nos voisins dans la rue, l’intensité de ces moments exceptionnels.  En guise de finale, une étoile encerclée par quatre cercles de danseurs, le premier et le troisième tournant dans un sens, le deuxième et le quatrième en sens contraire.  On leur fait à tous un triomphe et paradoxalement c’est pour l’orchestre et les chœurs que l’ovation sera la plus forte: une manière pour nous de nous faire pardonner de n’être pas venus ici pour eux et de leur faire sentir que, si ce soir ils étaient là uniquement comme faire-valoir, sans eux nous n’aurions pas eu droit à ce fabuleux spectacle.

https://www.youtube.com/watch?v=8nYySKo8Ws0

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A propos newdavid

La vie est un long fleuve tranquille
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5 commentaires pour Beethoven par Béjart

  1. Merci pour ce compte-rendu réjouissant… et merci de me déculpabiliser, depuis plus de 10 ans, j’ai un abonnement à la Monnaie avec mon père (un confrère et camarade de promotion, c’est d’ailleurs lui qui m’a fait découvrir ce blog), et, après chaque opéra, je ne peux me contenter que d’un commentaire lacunaire, même si je suis pourtant pleine d’émotions… La Mélodie du Bonheur fut moi aussi mon seul et unique cours de solfège… et à moi non plus, les critiques ne donnent pas toujours raison 🙂

    • newdavid dit :

      Merci pour cela ! Il faudra que je pense à scanner et vous envoyer une photo prise en 1976 de « Léon » assis aux Trois Chapeaux (ou était-ce les Quatre Vents ? – vous lui demanderez 🙂 ), seul maître après Dieu dans une guindaille de légende. A bientôt sur les ondes !

  2. Dominique Blieck dit :

    David,

    Je pourrais t’écrire quelques bonnes pages de mes expériences de figurant rémunéré, avec Gérald et deux ou trois autres copains étudiants, dans diverses œuvres de Béjart (et aussi Rigoletto à la Monnaie où Gérald entra en scène pour la première avec ses lunettes sur le nez, puis renversa un plateau de verres au premier acte, etc.).
    Il y eut notamment cette soirée de générale de Nijinski où nous avions décidé de fomenter une grève (200FB pour quatre à cinq heures de présence, plus les trajets et rien à bouffer !), et la grève a tenu 12 minutes jusqu’à ce que Maurice Béjart descende des gradins pour gueuler un bon coup, et tout rentra dans l’ordre. Très impressionnant le gaillard 
    Le soir de la première, je jouais comme d’autres le rôle d’un soldat grotesque, et ma bande molletière se déroula longuement sur scène, traînant derrière ma jambe et ridiculisant le tableau très à propos. Une autre engueulade s’ensuivit, comme de juste.
    Ces souvenirs musicaux et chorégraphiques fondèrent mon goût pour le ballet, des heures à voir Jorge Donn, Paolo Bortoluzzi et d’autres s’entraîner, des moments d’opéra qui vivent toujours en moi.

    Dominique

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