Groenland

Vendredi – Soirée du Commandant, on nous a demandé d’être élégants. C’est l’occasion – une de plus – de mesurer la rapidité de mon déclin: il y a certes les combats incessants contre les trous de mémoire, les difficultés dorénavant à gravir quatre à quatre les marches d’escaliers, la lassitude croissante face aux promesses de tous genres et, bien entendu ce soir, la taille non extensible de mon pantalon de smoking. Une grande inspiration et, une fois de plus, je passe par le chas de l’aiguille mais ma joie sera de courte durée puisqu’en arrivant aux salons de réception, je découvre que plus personne ne s’habille de la sorte. Pire, un quidam m’accoste et me demande d’apporter trois coupes de plus à la table numéro 6 …

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Nous naviguons depuis 24 heures, le vent est tombé et nous croisons les premières glaces dérivantes portées par le Polar Stream du grand Nord. Alors s’il ne faut pas confondre torchons et serviettes ni icebergs et bourguignons, il faut avant tout prendre un moment et admirer ces œuvres d’art, quand bien même elles annoncent la fin accélérée de nos temps. Aperçu aussi nos premières baleines bleues qui se feront prier et dont les ballets ne sont pas faciles à anticiper à la nuit tombante. Il est vingt deux heures et, à une centaine de kilomètres devant nous, le soleil se couche dans un ciel sans nuages derrière les contours montagneux du Groenland. Cette nuit, pour la seconde fois en deux jours, nous reculerons les horloges d’une heure et, samedi matin, notre décalage avec le fuseau horaire de Braine-le-Comte sera de moins 4 heures. Même si sous allons vers l’hiver, les nuits sont encore courtes ici et il fera clair bien avant cinq heures du matin.

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Nous serons sur le pont à six heures pour accompagner le Commandant dans notre remontée d’un des nombreux fjords de « Tunu », littéralement « l’autre côté du pays », cette inhospitalière côte orientale où vivent seulement 9% des Inuit de Kalaallit Nunaat, ce pays qu’Erik le Rouge prétendait vert pour persuader les peuples d’Islande et de Norvège de venir s’y installer à la fin du premier millénaire. Une centaine de pècheurs et leurs familles vivent à flanc de colline à Kungmit au fond de la baie. Neuf heures du matin, belle météo, maisons aux couleurs bien scandinaves, du rouge, du bleu, du jaune pour faire contraste avec la neige dès que la bise sera revenue. Croisé une jolie petite fille qui scrute l’horizon en attendant ses parents abonnés sans doute à une nième grasse matinée, un peu plus loin un jeune adulte encore ado qui cuve une très méchante cuite et plus loin encore quelques chiennes de traîneau, habituées aux efforts les plus importants, mais ce matin épuisées par leurs récentes portées, mignonnes comme tout mais dont il serait imprudent de s’approcher.

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Je fais un détour par le cimetière au fond du village mais je n’y trouve rien de bien romantique et je cours retrouver mes petits camarades qui ont eu plus de chance que moi puisqu’ils ont rencontré un curé sympa qui leur a montré la belle petite église de ce village perdu au milieu de nulle part. Taillé une bavette avec quelques pècheurs avant de reprendre le bateau et de repartir en direction de Tassilaq, plus au sud et plus imposante avec ses 2.000 habitants. On a une veine de pendu puisque toute la journée ce sera du temps comme à la Côte d’Azur. Petite promenade de santé l’après-midi, visité le musée des autochtones et grimpé au sommet d’une colline où la vue sur le bateau et le cirque tout autour est imprenable. En passant devant un panneau de signalisation, je me rends compte que j’ai raconté des bobards en disant que j’allais au Pôle puisque nous ne sommes encore qu’à une centaine de kilomètres du cercle polaire et que le plein nord est à 2.725 kilomètres d’ici. Mais quelle importance puisque dans nos têtes c’est comme si on y était et, après tout, un moment de honte est si vite passé …

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Hier, dimanche matin, excursion en bord de fjord à Skjoldungen parmi tous les paysages qu’on puisse imaginer dans l’espace restreint de notre excursion : la montagne, la verte campagne, les torrents qui s’élargissent et viennent mourir dans les pannes en bordure des eaux du fjord. Sécurité reste le maître-mot puisque les naturalistes qui nous ont emmenés sont partis la fleur au fusil au cas – improbable – de rencontres fortuites avec un ours trop éloigné de sa banquise. Croire qu’on puisse se tailler vite fait en cas de mauvaise rencontre relève de la fantaisie parce que les ours, quand ils vous courent après, c’est comme les hippos : ça déménage plus vite que l’être humain. Nos accompagnateurs sont biologistes, botanistes, ornithologues et géologues sans oublier Jean-Pierre Silvestre, celui qu’on appelle Papa Baleine, et qui identifie au seul souffle les différentes espèces de cétacés qui nous accompagnent le temps d’une croisière.

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Il me faudra encore plusieurs années avant que je ne puisse vous parler de plantes mais pour les oiseaux je fais de grands progrès depuis quelques jours puisque j’arrive presqu’à distinguer le Guillemot à miroir du Bruant des neiges.  Météo comme dans les brochures, vous savez les couleurs de ciel où le bleu a été photoshoppé. Après cela, nous avons rejoint la mer en naviguant les cours d’eau très à l’étroit entre les restes de massifs de granit et de gneiss qui permettent de mettre les choses en perspective puisqu’on les date à plus d’un milliard 700 millions d’années. Et puis, en fin de journée, nous avons rejoint le grand large et contourné un iceberg dont la taille émergée et immergée faisait, au doigt mouillé, près de 200 mètres … de quoi ravitailler les passagers et l’équipage en eau potable pendant 1300 années (quel cauchemar ces examens de statistique …).

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Le Commandant Garcia vient d’Angers mais il est Espagnol par son père. Il a le sang chaud du Conquistador tempéré par la prudence des Sioux. En traversant la mer d’Islande, il nous avait expliqué qu’il préférait mettre cap un peu plus au sud du Groenland (64°N) pour ne pas se laisser surprendre par les icebergs. Il ne devrait pas lui arriver la mésaventure titanesque du Capitaine Smith qui naviguait certes beaucoup plus au sud (42°N) mais à des vitesses insensées, par temps de brouillard et surtout sans radar. A défaut d’être réconfortant, c’est bon à savoir alors que nous nous apprêtons à naviguer toute la nuit le long du boulevard des icebergs. On ne pourrait pas rêver d’un meilleur capitaine : sauf pendant les manœuvres délicates, sa passerelle est ouverte à tout le monde et, en fonction des circonstances, il se coupe en 4 pour mener le navire là où il y a le plus à voir (des glaciers monstrueux, des icebergs hors normes, des cétacés en surnombre).

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Lundi matin, nous quittons la mer pour virer à tribord et entrer dans le Prins Christian Sund, un canal d’une centaine de kilomètres qui va nous mener de l’autre côté du Groenland, plus au sud-ouest. Cinquième jours de temps exceptionnel, j’ai le sentiment que toutes les bonnes choses ont une fin et donc carpe diem ! Toute l’avant matinée passée sur le pont à méditer tout ce pain blanc dont nous nous gavons : magnifiques séracs de glace, deux phoques barbus qui rechargent leurs batteries au soleil et un fond de fjord où la compagnie met les zodiacs à la mer pour nous permettre une promenade féérique sur une mer d’huile où il n’y a plus un souffle de vent.

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L’après-midi, changement progressif de paysages : les formes arrondies des massifs très anciens cèdent la place à des structures plus alpines et plus dramatiques encore. Nous passons devant un petit village tapi au fond d’une baie naturelle et protégé sinon écrasé par l’impressionnant cirque montagneux tout autour. Les maisons sont peintes dans ces couleurs scandinaves très vives qui, à l’origine, servaient à identifier le rôle de tout un chacun dans la société du village: rouge pour l’administration, bleu pour la gestion et la conservation de l’eau, jaune pour les plantes et la fonction médicale. De bout en bout, paysages absolument canon. Petite pensée pour le peintre français de la Renaissance Nicolas Poussin et ses deux bergers dépeints dans Et in Arcadia Ego qu’on peut traduire par cette inscription qu’on retrouve sur beaucoup de pierres tombales : « j’ai aussi profité de la vie ». Je serai plus prosaïque en vous avouant qu’après tout ceci, la reprise du boulot ne sera pas coton …

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La vie est un long fleuve tranquille
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4 commentaires pour Groenland

  1. janie LAVIOLETTE dit :

    Beau reportage, merci David – tu devais être smart avec ton smoking……
    j’étais en Islande à la même époque ..nous avons peut-être vu les mêmes baleines ??
    A bientôt, au plaisir de te lire
    Janie

  2. newdavid dit :

    Merci pour tes mots aimables et bientôt !

  3. Quel bonheur de te lire ! Moi qui ai le mal de mer, déteste le froid et toutes ses déclinaisons, je suis presque sur le point de réserver une croisière 😉 Courage pour la reprise du boulot, merci pour ce partage… et vive les smokings !

  4. newdavid dit :

    Mercii … et bonne croisière !!

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