Nicaragua

En entrant dans Managua, capitale du Nicaragua, on voit que les annonceurs – ceux qui nous enjoignent à manger ceci ou boire cela – ont renoncé à occuper le terrain. Il est vrai qu’ici, il y aura toujours les stigmates de l’ingérence nord-américaine qui ne date pas d’hier et qui a maintenu au pouvoir des gangsters de la pire espèce (Roosevelt dans les années 30 : « Somoza est un fils de … mais c’est notre fils de … »). Et puis dès 1947, dans ce pays comme ailleurs, les grandes puissances ont choisi de s’affronter par procuration. Le dernier des Somoza a été chassé en 1979 par une coalition dominée par les Sandinistes très à gauche sur l’échiquier politique. Depuis 1990, on pratique l’alternance, les Sandinistes sont revenus au pouvoir en 2006 et, même s’ils arborent encore fièrement leurs couleurs noires et surtout rouges, leurs dirigeants croient beaucoup plus aujourd’hui aux vertus du capitalisme d’état (photo: Libération de Managua le 20 juillet 1979 – photo prise par Susan Meiselas et tirée de son très beau livre « Nicaragua »).

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Les Nicaraguayens ont la malchance de se trouver au-dessus de la plaque Pacifique qui, par en-dessous, travaille la plaque Amérique. Managua a été complètement détruite en 1972 et il ne reste que peu de vestiges de son passé. Elle est coupée en deux par la colline de l’ancien palais présidentiel, au nord de laquelle on retrouve, sur les rives du lac, ce qui reste de l’ancienne ville et au sud ce qui a été reconstruit et où il n’y a pas grand-chose à voir.

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Dans la capitale, des centaines d’arbres « de vie » en métal de toutes les couleurs ont été érigés un peu partout à l’initiative de l’épouse du président Daniel Ortega et, si leurs illuminations apportent une touche colorée la nuit, ils ne font pas vraiment l’unanimité ni sur l’esthétique ni sur ce que tout cela aura coûté. Ce qu’on aime à Managua ? La Place de la Révolution où l’on retrouve les ruines de l’ancienne cathédrale, l’Assemblée Nationale et le Palais des Peuples. Premiers contacts ici avec le poète Ruben Dario et le père de la Nation, Augusto Sandino, coiffé de son superbe chapeau texan.

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Départ ensuite vers Leon qui est, avec Grenade, une des anciennes capitales du pays. Cette ville est très agréable pour se poser et trouver ses marques. Elle a conservé son architecture coloniale, ses quadrilatères proprets et ses beaux jardins intérieurs.   C’est la fin de la saison humide : grand beau temps le matin, couverture nuageuse dès midi et puis très vite des trombes d’eau pendant une demi-heure où tout s’arrête.

Alejandro Arostegui

Nous sommes logés dans un couvent reconverti et les propriétaires sont amateurs d’art. Découvert ici la magie du Nicaraguayen, Alejandro Arostegui, dont les paysages tiennent à la fois de Folon et de Magritte et où les personnages sont très peu de choses dans cette atmosphère envoutante et silencieuse que nous découvrons du côté de l’Océan Pacifique.  Excursion et ascension par certains d’entre nous du Cerro Negro avec comme récompense pour les plus courageux – dont je n’ai pas fait partie – une descente en luge sur la neige noire nicaraguayenne.

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Le lendemain, avant de quitter la ville, petite ballade sur les toits de la cathédrale d’où l’on aperçoit à quelques centaines de kilomètres à la ronde cette belle Ceinture de Feu décrite par Conrad Detrez: l’Amérique Centrale est une langue de feu et ici au Nicaragua, ils sont, paraît-il, trente-trois, tous ces volcans … cortège de montagnes chaudes entretenant la braise.

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Il y a trois Nicaragua : le Pacifico, espagnole et sandiniste, les Caraïbes anglo-saxonnes et la région du centre, agricole et conservatrice, où nous nous rendons après Leon. Nous sommes en pays « contra », parmi les caféiers à flanc de collines et les plantations de riz dans le creux des vallées. Luis notre jeune guide nous parle de la complexité de la terrible guerre civile de près de 10 ans (1980-1990) où, nécessité faisant loi, le pouvoir en place a recruté la jeunesse nicaraguayenne pour en faire de la chair à canon. Et des choix déchirants quand tous ne se retrouvaient pas du même côté parce qu’on était somoziste/contra du côté de sa mère et sandiniste du côté de son père (photo: En attendant la contrattaque – Matagalpa 1978 – par Susan Meiselas).

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Montée étroite et terrifiante vers Finca Esperanza Verde, à une heure de la route principale quelque part dans la chaîne montagneuse du centre au nord de Matagalpa. Passé devant un attroupement d’une trentaine de jeunes en début d’après-midi. Ils sont assis par terre et je crois d’abord que c’est la sortie de l’école mais à mieux regarder c’est la fin de la récolte. La propriétaire américaine de l’Eco Lodge a racheté une centaine d’hectares à un de ses compatriotes en 2012 et essaie tant bien que mal de lancer une production de café dans des conditions difficiles. Le prix du café est volatile, aurait baissé de 40% par rapport à son niveau de 2016 et celle qui nous reçoit noue probablement les deux bouts par l’activité de location des chambres.

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Nous ferons le tour de la pépinière et de quelques parcelles en compagnie des régisseurs. Belle promenade où j’ai eu le plaisir de photographier côte à côte deux Motmot à sourcils bleus, l’oiseau national du Nicaragua. Colibris, hibou à lunettes et un oiseau de proie : quelques uns des sept cents espèces d’oiseaux qu’on rencontre par ici.

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Savez-vous qu’il faut planter les caféiers à l’ombre de bananiers, que les bananes il y en a au moins dix sortes et qu’on en mange à l’apéro, en entrée, en plat ou au dessert ? Je vous écris ces quelques lignes au crépuscule et le bruit qui monte de la forêt est assourdissant. Tout cela retombera au moment d’aller nous coucher et, protégés par la moustiquaire, nous tenterons de ne pas nous laisser démonter par les mille et un petits bruits qui nous accompagneront tout au long de la nuit.

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Départ vers le sud et le Lac Nicaragua et découverte à Grenade de Lucho Libro, fantastique librairie derrière la Cathédrale où l’on trouve tout ce qu’il faut lire sur l’Amérique Latine (Le Miroir enterré, réflexions de Carlos Fuentes sur l’Espagne et le Nouveau Monde), l’Amérique Centrale (Les Amériques du milieu de Philippe Létrilliart) et sur le Nicaragua (Le pays que j’ai dans la peau de Gioconda Belli). Ces trois livres sont du meilleur tonneau : on en apprend énormément sur le « je t’aime moi non plus » entre l’Espagne et ses anciennes colonies (Fuentes), comment l’Amérique Centrale se retrouve perdante entre le marteau de la puissance nord-américaine et l’enclume des narcotrafiquants (Létrilliart) et la vie de tous les jours au Nicaragua avant et après la révolution (Belli). Et puis pour ceux que cela intéresse, pour comprendre pourquoi l’Amérique Latine a trop souvent été perdante face aux Européens et Nord-Américains, lisez donc l’Uruguayen, Eduardo Galeano qui, dans Les veines ouvertes de l’Amérique Latine, raconte cinq siècles de pillage et d’exploitation de son continent. Une lecture qui permet de réexaminer ses certitudes cum grano salis.

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Le 2 novembre c’est le jour des Morts et comme ailleurs en Amérique Centrale, les familles se déplacent et apportent une touche de couleurs aux sépultures de leurs proches.  Visité à Grenade une ASBL qui emploie des moins-valides pour confectionner des hamacs en tissus mais aussi en plastics à partir de déchets récoltés dans les rues.  Emu par cette citation capturée au vol : In order to fight hunger, we must first conquer malnutrition of the mind. Petite donation à cette association extrêmement dynamique dont un des objectifs est aussi d’expliquer le pourquoi et le comment du commerce équitable.

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Il y a bien des lunes, une des éruptions du volcan Mombocho avait été plus importante que les autres et il en a résulté la formation de 365 îles dans le Lac Nicaragua à quelques kilomètres de Grenade. Excursion dans l’Isleta de Zapongo, propriété d’un couple mi vieille France, mi baroudeurs qu’on verrait bien tenir des seconds rôles dans le prochain roman de Largo Winch. Lorsque je demande au maître des lieux la raison de leur expatriation, je reçois pour seule réponse qu’il n’existe pas de traités d’extradition entre ce pays d’Amérique Centrale et les états de l’Union Européenne. Météo magnifique, la plus belle du voyage, soleil généreux et petite brise qui nous font oublier le climat lourd et étouffant des derniers jours.

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Dans l’assiette au déjeuner : du tilapia, du pico gallo et du riz – un délice ! Une sieste comme on les aime confortablement installé dans un hamac bercé par les bruits d’étranges conversations entre cormorans, hérons, aigrettes et aigles-pécheurs. Retour en fin de journée à Grenade qui a un air de fête en ce dimanche d’élections communales. Depuis vendredi soir, la vente d’alcool est interdite et ce jusqu’à lundi midi. Certains établissements mettent un peu d’eau dans leur vin, érigent des panneaux devant les vitres à front de rue ou font en sorte de servir les étrangers dans les arrière-salles. Tout cela a un parfum de Chicago mais suggérer que le Nicaragua est prêt à rattacher son wagon à la locomotive de l’impérialisme yankee est un pas qu’il est prématuré de franchir.

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Ometepe, l’île aux deux volcans dans le lac Nicaragua. Luis très fier ce matin parce qu’il nous emmène à la maison chez lui pour faire connaissance avec sa mère, sa grand mère et son petit-frère. Pressé par mes questions, il aurait voulu que son grand-père, parti aux champs, puisse m’expliquer de vive voix comment s’organisait la résistance contre les Sandinistes durant les années 80. L’île n’était pas vraiment « contra » mais ici jamais les artisans et les cultivateurs n’auraient mangé à la table de Daniel Ortega. Ce qui hantait le plus les gens de l’île, c’étaient les rafles organisées par le pouvoir en place pour enlever les adolescents et les envoyer au front dans les hauts-plateaux du nord où était regroupé le gros des troupes « contra ». Dès que les guetteurs voyaient arriver les embarcations de l’armée, on faisait sonner les cloches à toute volée ce qui laissait du temps aux jeunes de se disperser dans la végétation touffue autour des volcans.

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Promenade ensuite dans une très belle réserve en bordure du lac. Journée « nature » passée en compagnie de papillons, de singes hurleurs, de geais à ventre blanc et de chevaux à moitié sauvages venus, en fin de journée, chercher la fraîcheur au bord du lac. Fini de lire Dreams of the Heart, les mémoires de Violet Barrios de Chamorro, veuve d’un célèbre Editeur de Presse (assassiné en 1978) et élue démocratiquement Présidente du Nicaragua en 1990. Son mandat de 6 ans a été placé sous le signe de la réconciliation et de l’apaisement. Elle a désarmé les Contras, renvoyé les Sandinistes à leurs études et redressé l’économie. Et puis, comme la vie d’un pays c’est une histoire sans fin, d’autres moins talentueux lui ont succédé et puis Daniel Ortega est revenu au pouvoir en 2006, semble avoir accompli de bonnes choses et s’apprête à passer la main … probablement à son épouse, celle des arbres en métal (2ème photo plus haut).  Comme ailleurs démocratie rime (pas toujours heureusement) avec famille …

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Et pour finir, San Juan del Sur, côte Pacifique.  L’hôtel s’appelle Morgan’s Rocks et nous ne sommes pas très loin du Costa Rica et de sa très belle région tropicale sèche du Guanacaste. Entre le moment où l’on passe la grille d’entrée et celui où l’on rejoint la réception, il faut une demi-heure de route très étroite dans cette jungle de deux mille hectares en bordure de mer.  La plage fabuleuse est un croisement entre Copacabana et les pannes de Mer du Nord hors saison.

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Agréablement surpris par ce voyage au Nicaragua. C’est le 3ème pays d’Amérique Centrale que nous visitons après le Costa Rica et le Guatemala. Le dépaysement ici ce sont les nombreux volcans et les activités sur sites qui peuvent être très sportives selon les désidérata de tout un chacun. Les infrastructures se modernisent et il y a du réseau internet plus ou moins partout. Si Managua ne casse rien, Leon mérite un détour et Grenade vaut le voyage. A signaler: très bonnes tables partout.  Ce pays a connu une dictature féroce de 50 ans suivie de 10 années de guerre civile violente. Les Nicaraguayens que nous avons rencontrés sont fort aimables, nous complimentent sur notre maîtrise du Castillan et n’hésitent pas à nous demander quand nous allons revenir.  Un must donc pour ceux qui aiment la nature et l’Amérique Centrale.

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A propos newdavid

La vie est un long fleuve tranquille
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2 commentaires pour Nicaragua

  1. janie laviolette dit :

    Bonjour David
    J’ai découvert le Nicaragua à travers ton récit, toujours aussi percutant et intéressant
    Merci DAVID
    Je vous souhaite d’heureuses fêtes de fin d’année et beaucoup de voyages en 2018
    dont tu auras la gentillesse de me faire vivre à travers ton merveilleux blog.
    AMICALEMENT
    Janie LAVIOLETTE

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