Addis-Abeba

Quand on commence à voyager, on ne finit jamais. Après les montagnes, d’autres montagnes (repris à Alain Borer, Rimbaud en Abyssinie). Et nous voilà rendus dans la capitale de la montagne la plus peuplée du monde. Quatre millions d’habitants ici à Addis-Abeba, 2450 mètres d’altitude à l’aéroport et jusqu’à 3150 mètres sur la colline d’Entoto au nord de la ville. Neuf degrés de latitude Nord et peut-être bien 9 degrés Celsius sous la pluie à notre arrivée (très tôt un dimanche matin au début d’octobre 2016). Commençons par un coup d’œil sur cette carte d’Ethiopie parue dans Libération en août 2016 :

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Tout autour du pays chez les voisins, c’est plutôt chaud : l’Erythrée, pays fermé à double tour, l’ancien Territoire français des Afars et des Issas, Djibouti, porte de l’Afrique et objet de toutes les convoitises, la Somalie dont on a plutôt envie d’éviter les eaux territoriales, le Kenya qui (en novembre 2016) rimait avec choléra, le Soudan du Sud où – c’est dans l’ère du temps – il a été demandé à toutes les entreprises de licencier leur personnel étranger, et le Soudan du Nord, sous la coupe d’Omar el-Béchir qu’on voudrait entendre à La Haye pour qu’il réponde de crimes contre l’Humanité. Ceci étant, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes en Ethiopie et pour comprendre pourquoi il faut examiner une autre carte :

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L’ancienne Abyssinie est devenue une fédération de 9 régions et de 2 villes-régions où l’on parle 83 langues et 200 dialectes. Les Tigréens du nord constituent moins de 10% de la population mais détiennent la plupart des leviers du pouvoir. Comment en est-on arrivé là ? L’empereur Hailé Sélassié perd son trône en 1974, année de grande famine. Il est déboulonné par des Marxistes emmenés par le ci-devant Mengistu et deux fronts de libération, ceux d’Erythrée et du Tigré. Les centripètes ne font pas bon ménage avec les centrifuges et cette alliance contre-nature sera de courte durée. S’ensuit une guerre civile de 16 ans marquée, entre autres horreurs, par des déplacements de populations justifiées par les faibles rendements agricoles et toutes sortes d’autres mauvaises raisons. Mais les heures du grand soir sont comptées, les Tigréens finiront par s’imposer en 1991 et, depuis lors, trustent le pouvoir sans vraiment le partager. Vingt cinq ans plus tard (2016), les autres régions commencent à la trouver saumâtre et voudraient avoir leur mot à dire, ceci en vertu d’une régionalisation qui ne soit pas que de façade.

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Le jour de notre arrivée ici, le 2 octobre 2016, cinquante deux personnes ont péri lors d’une manifestation contre le régime, pas très loin d’Addis-Abeba. Ce n’était pas un incident isolé et seuls le Guardian et le Monde semblaient avoir fait écho à ces deux émeutes où les victimes sont mortes étouffées dans des mouvements de foule. Les autorités donnent peu de détails, tentent de calmer le jeu et viennent d’imposer l’état d’urgence pour une période de 6 mois.

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Mais, comme le précise notre accompagnateur Richard Lebeau, il faut regarder plus loin : toutes les économies sont en panne depuis 2008 et le sort de l’homme de la rue ne s’améliore pas puisqu’il n’est pas convié à partager prébendes et dessous de table. Les opposants s’en prennent donc directement aux maillons faibles de la chaîne économique, attaquent et détruisent les biens d’entreprises étrangères, souvent des exploitations horticoles qui font le bonheur de nos fleuristes, été comme hiver. Tout cela n’est évidemment pas bon pour les affaires : moins d’investisseurs, moins de touristes, plus de chômage et l’Ethiopie restera une des économies les plus pauvres du monde.

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Nous visiterons Addis-Abeba à trois reprises en deux semaines. Comme toujours, c’est trop peu mais nous n’avons pas le luxe de la jouer « souverains flâneurs » comme l’Ethnologue Michel Leiris qui voulait que voyager ne soit pas une question d’horaire ni même de calendrier, voire d’itinéraire, mais partir simplement à l’aventure, sans trop savoir où l’on arriverait ni surtout quand l’on arriverait (l’Abyssinie intime, publiée en juin 1935 dans Mer et outre-mer et reprise dans les cahiers Dakar-Djibouti retraçant une expédition collective française entre 1931 et 1933).

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Le premier contact avec la ville laisse à désirer. Evelyn Waugh, écrivain et journaliste, nous livre dans Hiver Africain ses premières impressions lorsqu’il visite la capitale en 1930 pour rendre compte du couronnement du Négus : Toute la ville ressemblait à un chantier au premier stade de la construction. A chaque carrefour, il y avait des immeubles à moitié terminés … Tout à fait les mêmes impressions 86 ans plus tard : la ville que je découvre tient du chantier à ciel ouvert, quantités de bâtiments à l’état de gros-œuvre ceinturés par d’invraisemblables échafaudages. Peu de monde en rue, ce qui n’est pas tout à fait anormal puisque, dans ce pays où il faut jouer des coudes pour avoir une place à l’église, nous sommes en fin de semaine et on fait la queue pour se rendre à la messe.

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Restons un moment avec Michel Leiris qui, à propos de l’ancienne Abyssinie, nous enjoint de ne pas nous arrêter aux images toutes faites, aux traits entièrement puisés dans les livres et manuels, et dont les dominantes sont le « Lion de Juda », l’aventure légendaire de Salomon et de la reine de Saba et tout ce qu’on raconte de ce peuple dont la religion est un christianisme monophysite se rattachant au rite copte, et notamment l’énigmatique « Prêtre Jean » qui des siècles durant défraya les chroniques de la chrétienté.

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Restons néanmoins quelques instants sur des questions de religion. Première visite après avoir déposé nos affaires : la Cathédrale où la messe vient d’être dite et où quelques femmes, toutes de blanc vêtues, traînent encore dans les jardins de la cure en relisant les passages de l’évangéliste du jour. Leurs enfants, curieux mais très sages, se joignent à notre groupe de 14 enragés qui buvons les paroles de notre accompagnateur. Pas sûr que les bambins comprennent les subtilités entre les Conciles de Nicée et de Chalcédoine, encore moins sûr que nous-mêmes puissions apprécier à sa juste valeur que l’affirmation anti-chalcédonienne repose in fine sur la question de la Trinité …

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Déjeuner dans un établissement dont quelques tableaux à l’entrée font honneur au deuxième Ménélik, prestigieux souverain amharique et chrétien à cheval sur les 19ème et 20ème siècles et qui a décidé de faire de cette colline, « la nouvelle fleur », sa capitale en rompant avec la religieuse Aksoum dans le nord ouest. Il s’installe ici à la fin du 19ème siècle au centre d’un territoire qui réunissait à l’ouest les Sankalla noirs et païens, à l’est les Danakil nomades et anthropophages, au sud-est le désert de l’Ogaden habité par les Somalis et au sud la grande bande de terres arables détenues par les Galla mahométans. Pour plus de précisions, voir Gérard Prunier, L’Ethiopie contemporaine, chapitre 2.

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Après le déjeuner, plus de trafic et, n’étant pas à un anachronisme près, je reviens vers Michel Leiris et son texte magnifique : Addis-Abeba, sa foule bariolée, ses notables qui ne sortent qu’à mulet, fréquemment la bouche voilée et escortés d’hommes en armes dont les pieds nus se hâtent, son palais impérial étincelant et minable, son marché puant le beurre rance, le suint et le piment, ses femmes à longues robes blanches qui vont en se dandinant, ses légations entourées de jardins et ses maisons à toit de tôle ondulée, luxe bon marché tranchant sur la médiocrité des paillotes  et dérisoires dans leur prétention comme le sont ces hobereaux misérables qui se pavanent au milieu de familiers, « mangent leur pays », vivent en pressurant les paysans et traînent partout derrière leurs chaussures une soldatesque parasite.

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Visité l’après-midi le Musée National d’Ethiopie où nous avons fait connaissance de Lucy et de ses cousins australopithèques. Exposé fascinant sur l’évolution de la taille des crânes et des bassins des hominidés à partir de l’instant où ceux-ci ne se déplacent plus à 4 pattes : + de place pour la matière grise, je pense donc je suis, je fabrique des outils, je pars à la chasse, je découvre le bronze, le fer … Etonnant de voir dans la grande salle du musée que les Ethiopiens assument leur passé et qu’on retrouve, côte à côte, les portraits des anciens rois mais aussi de Hailé Sélassié, de Mengistu et de Melanes Zenawi qui aura gouverné le pays pendant 21 ans jusqu’à sa mort en 2012.

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Si l’Ethiopie s’est forgé une place de choix dans le concert des nations africaines – Addis est le siège de nombreuses organisations internationales – c’est à Tafari Makonnen qu’elle le doit. Né dans la région de Harar en 1892, éducation à la française, il arrive tôt à la cour de Ménélik II qui l’aura à la bonne. Après un parcours un peu chahuté, le « ras » Tafari accède au pouvoir en 1930 et reçoit à cette occasion les titres de roi des rois d’Éthiopie, seigneur des seigneurs, lion conquérant de la tribu de Juda, lumière du Monde, élu de Dieu. Il choisira de régner sous le nom de « Force de la Trinité », en amharique, Hailé Sélassié.

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Qui se souvient encore aujourd’hui que le Négus, devenu à son couronnement Negusse Negest, a été la cheville ouvrière de cette Société qui se muerait plus tard en Organisation des Nations Unies et qu’il avait eu le courage de dénoncer les folies fascistes des années trente ? Diplomate hors pair, boxant loin au-dessus de sa catégorie, il a été capable de se jouer des Italiens tout en jouant les Américains contre les Anglais. Il ne voulait évidemment pas perdre la main et, après la Guerre, il aura fait illusion pendant une trentaine d’années jusqu’au jour où le peuple a appris que les bols de nourriture de ses chiens et de ses chats étaient faits en or massif. Ca c’est la petite histoire. En réalité, il a tout fait pour financer l’éducation supérieure des jeunes qui ont vite cédé aux chants des sirènes entendus de Bandung à La Havane et, plus près d’ici, de Khartoum à Conakry. On serait tentés de parler d’ingratitude, disons plutôt qu’on n’arrête pas le « progrès ».

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Lors de notre 3ème passage dans la capitale, visité le très beau musée d’Ethnologie qui met fort bien en relief la très riche diversité du patrimoine culturel du pays. Belle collection de photos et de peintures naïves relatant les événements historiques des deux derniers siècles en Ethiopie.

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Harar, Ethiopie

Début octobre 2016

Lundi – Départ d’Addis-Abeba pour le Rift. Très beaux paysages où la verdure flotte dans une mer de basalte noir. Surpris au cours de notre premier arrêt cette grand-mère très mélancolique, perdue dans ses pensées.

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Rencontré plus tard au bord de la route ces jeunes filles pas du tout farouches. L’aînée (2ème à partir de la droite) tient un iPhone dans sa main gauche et poste notre passage sur Facebook.

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Nous sommes sur la route de Djibouti, le seul accès maritime de l’Ethiopie. Déjeuner chez Madame Kiki au buffet d’une ancienne gare qui était l’endroit à la mode des cheminots d’outremer qui travaillaient aux Chemins de Fer Franco-Ethiopiens.  Arrivée au Parc National d’Awash où nous passerons la nuit à côté de chutes aussi bruyantes qu’impressionnantes. Vers la fin de l’après-midi, petite excursion pour voir la faune locale. De lion de Judée point, par contre énormes crocodiles aux bas des chutes : brrr ! Sommeil léger dans un lodge où les matelas doivent dater de l’occupation italienne.

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Mardi – Longue route mardi vers Harar (300 kms entre 2000 et 2500 mètres d’altitude). Paysages somptueux : les mescals sont en fleurs, la montagne est couverte de vert et de jaune et tout cela est beau à chanter. Harar et sa région ce n’est plus l’Afrique mais plutôt le Yemen qui est à moins de 300 kms d’ici. C’est aussi La Mecque des pauvres, 4ème ville sainte de l’Islam. En cette heure avancée, peu d’activités au marché de la vieille ville. Promenade intra-muros dans ces ruelles étroites et premiers contacts avec les autochtones, surtout des femmes enroulées de pièces d’étoffe multicolores éblouissantes. Elles vont et viennent à vive allure en portant sur leurs têtes des paniers ou des chiffons remplis de papayes, de beignets, de lentilles ou de goyaves.

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Nous nous dirigeons vers la prétendue maison de cet étrange commerçant qui, les dernières années de sa vie, avait ici pignon sur rue et vendait dans cette partie du monde casseroles, café et, très accessoirement, quelques fusils. Mais Arthur Rimbaud est surtout connu pour son oeuvre prodigieuse produite à un âge où on n’est pas sérieux. Bal des Pendus, Première soirée, Ma Bohême, j’en passe et des meilleurs, tout cela écrit avant ses 16 ans. Un père absent, une « mother » qui ne comprend rien, un environnement provincial  où il étouffe, alimenteront très tôt une fureur qui le portera aux plus hauts sommets de son art. Il a du vent dans les semelles, Arthur : il quitte l’école à l’automne de 1870, part découvrir Paris et sa Commune et construit très vite une conscience politique et sociale en s’intéressant à la pauvreté, l’enfance démunie, les orphelins affamés.

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Tout bascule en 1871. Alors qu’il a déjà beaucoup écrit, mais pour ainsi dire rien publié, il confie à son ami Demeny qu’il ne se reconnaît plus dans la voie qu’il s’est tracée. Mais quand bien même il aspire à tout autre chose, c’est le récit discipliné, pour ne pas dire classique, d’un voyage maritime qui lui ouvrira les portes d’un cercle très fermé.  Il y rencontrera un compagnon d’infortune qui sera foudroyé par tant de beauté et de talent.

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Sa relation de deux ans avec Paul Verlaine sera violente et tout ce qui mènera à leur séparation s’apparente à un chemin de croix. Quelques pièces de prose poétique (Les Illuminations) rédigées juste avant et juste après son testament littéraire (Une Saison en Enfer).  A partir de 1875, Rimbaud estime qu’il a fait le tour de la question.

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Cinq ans de voyage ensuite, brièvement dans les Indes néerlandaises, retour en Europe, et puis en Suisse, à Chypre et finalement dans le sud de la Péninsule arabique où il se met au service d’un grossiste français à Aden qui l’enverra tenir la succursale ici à Harar.  Il a passé les dix dernières années de sa vie entre Aden et l’Ethiopie et nous a laissé une abondante correspondance … commerciale.  Quelques lettres aussi à Charleville, à ses chers amis (sa mère et sa soeur) où il ne sera jamais question de poésie mais de difficultés, de contingences et de ce voyage à Zanzibar qu’il ne fera jamais.  Un homme tourmenté mais (peut-être in fine) en paix avec lui-même.  Il rentre au pays en 1891 et meurt des suites d’un cancer à Marseille.  Il avait 37 ans.

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Ce n’est pas la maison où il a vécu que nous visitons mais une espèce de villa à colombages réaménagée en musée où pendent aux murs des reproductions de photographies prises par Rimbaud ici et, sans doute pour éduquer nos amis d’Outre-Manche, des extraits de Drunken Boat et A Season in Hell ! 

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Avant de poursuivre notre route, moment émouvant où l’une d’entre nous récite de mémoire une des oeuvres du poète. La vue des toits n’est pas terrible et la maison est (un tout petit peu) décevante.  Par contre beaucoup de plaisir à notre retour de voyage en compagnie de: Rimbaud en Abyssinie d’Alain Borer, Œuvres poétiques de Cecil Hackett et Correspondance d’Arthur Rimbaud commentée par Jean-Jacques Lefrère.

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A défaut de mosquées, nous visiterons, tout près de là une église octogonale dans la partie haute de la ville.  Nous repartirons par les remparts troués à leurs bases pour que, entre chien et loup, les hyènes puissent entrer et débarrasser la ville de ses ordures ménagères.  Harar donc, étape obligatoire pour qui veut découvrir une facette moins connue de la Rimbaldie.  Harar où André Provost voit Rimbaud parler à ces femmes assises devant leurs marchandises abritant leur profil de madones de Giotto sous un parasol de joncs … (repris à Borer).

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Que penserait Arthur Rimbaud de notre Société, s’il revenait en cette fin d’année 2016 ? Serait-il émerveillé par les opportunités qu’offre la libre entreprise ou scandalisé par les inégalités qu’elle produit ? Notre héros a campé plusieurs personnages.  Le Rimbaud des débuts, celui qui a écrit Les Affamés, serait indigné et très en colère.  L’amant de Verlaine serait lui plus détaché (la morale n’est-elle pas la faiblesse de la cervelle ?).  Et le Rimbaud éthiopien n’aurait cure, trop occupé à ses activités de tour operator.  Indignons-nous.

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Namibie

Samedi – Accueillis par Damien, chauffeur et guide français de Besançon qui vit ici depuis 15 ans : nous chargeons avec lui la remorque d’une Land Cruiser et c’est parti pour notre petite aventure.  Windhoek ne vaut pas le détour et nous mettons le cap au nord. Au déjeuner, écouté la conversation des locaux dont la langue est un mélange d’allemand, d’afrikaans et d’anglais. Peu de monde sur les routes de ce pays d’un peu plus de 2 millions d’habitants et qui fait une fois et demi la France. Premier lodge et, à l’heure du thé, départ dans le bush où, très vite, nous capturons un roi de la jungle, plus très vaillant après ce qui a peut-être été une sieste améliorée, et un vieil éléphant qui peine à rejoindre sa patrouille. Bon c’est un peu facile d’être tout de suite mis en contact comme cela avec nos amies les bêtes mais nous sommes dans une réserve privée et, après tout, que demander de plus un premier jour de voyage ?  Peut-être un apéro au sundown sur le capot de la voiture, coutume héritée des occupants anglo-boers. Après le diner nous souhaiterons le bonsoir à un rhinocéros noir venu s’abreuver au point d’eau, à quelques enjambées d’où nous allons passer la nuit.

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 Dimanche – Ils viennent aux aurores s’abreuver et faire un brin de toilette au point d’eau devant nos chambres. Springboks, oryx, impalas se déplacent avec grâce et bonne humeur jusqu’à l’arrivée majestueuse de deux éléphants qui provoquera l’affolement général. Un lion, probablement de mèche avec les éléphants, attend à la sortie de la clairière. Il n’a pas encore petit-déjeuné. Départ vers le nord. Photographié cette très belle grille en fer forgé à l’entrée de notre prochaine étape. Fin octobre, c’est le début de ce qu’on appelle la petite saison des pluies : le ciel se couvre vers 14 heures et cela produit quelques averses en fin d’après-midi. Excursion l’après-midi pour traquer les léopards. Ils portent des tags parce que s’ils s’égarent et sortent de la réserve, les gardiens doivent pouvoir les récupérer avant qu’ils ne se fassent tirer comme des lapins par les fermiers. Moment sympathique avec cette femelle de 18 ans qui semble avoir déjà tout vu.

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Lundi – Visité les guépards recueillis par AfriCat, ASBL qui prend sous sa protection les orphelins, les soigne et prépare leur réintroduction dans ce qui devrait être leur habitat naturel. Le guépard c’est le lévrier du milieu sauvage, sur courtes distances l’animal le plus rapide de la terre. Il mesure 1,80 à 2,20 mètres de longueur pour une taille au garrot de 80cm. Quarante kilos bien mouillé, l’animal n’est pas costaud. On les recueille quand il arrive malheur à leur mère mais aussi lorsque, plus âgés, ils ont été capturés par des fermiers qui décident de ne pas les abattre. C’est le Far West ici, les agriculteurs montent vite sur leurs grands chevaux et ceux qui ont la gâchette moins facile c’est parce qu’ils ont probablement été sermonnés par leurs enfants qui à l’école apprennent autre chose que la loi de la jungle. Une mère guépard a besoin de deux années pour enseigner à sa progéniture quelles proies poursuivre et comment porter l’estocade. Le personnel apprend à repérer ceux qui pourront un jour être relâchés. Les plus faibles seront cantonnés aux rôles d’ambassadeurs à la cour des touristes et à celles des écoliers.

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Mardi – Départ à 6h30 pour visiter le Parc National d’Entosha (22.000 kms carrés). Bien emmitouflés : les premières heures sont fraîches dans cette partie du monde. Le parc ouvre à 7 heures et au début toutes les voitures qui entrent ici se la jouent «  Fous du Volant ». La pièce de résistance, c’est le lac salé asséché où l’on aperçoit à l’horizon une vaste mer intérieure, mirage dont les verts et bleus se confondent avec toutes les gammes de beige et de gris. Rencontré nos premiers zèbres qui portent fièrement leurs codes génétiques. Deux grandes familles chez ces équidés, ceux qui se promènent dans les plaines et ceux, plus bariolés, qui se transportent de la manière la plus gracieuse qui soit dans les collines rocailleuses. A cinquante mètres, deux lionnes repues des restes d’une girafe qui a dû trébucher hier en soirée. Chacals et vautours patientent et attendent leur tour. Pas très loin, des autruches se donnent en spectacle. Retour à 11 heures au Lodge où il fait plus respirable. La faune se disperse vers les buissons ou en-dessous des arbres. Sursis généralisé de 6-7 heures en attendant le retour des prédateurs.

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Mercredi – Au point d’eau, antilopes et zèbres lancent des regards furieux vers deux lionnes affalées à l’ombre, à une vingtaine de mètres de la mare.  Elles ont laissé là les restes d’une girafe dont elles ont arraché le cou.  Nous traversons le parc d’est en ouest.   Croisé au bord de la piste un chacal confortable dans un pneu de fortune, deux mangoustes digérant sans doute quelques reptiles et un éléphant marchant au son d’une musique rendue célèbre par Robin des Bois.  Rencontré aussi deux lions et plusieurs de leurs compagnes cherchant un peu de frais.  L’un de nous a-t-il eu un regard désobligeant à l’égard d’une des lionnes ?  Toujours est-il que, en l’espace de quelques secondes, les 4 fauves ont fait mine de tendre leurs muscles et nous avons eu droit à un « rram » collectif bien senti.  Le plus sage fut de tout de suite battre en retraite. Plus loin, cérémonie du bain de tout un troupeau d’éléphants qui valait largement le détour.  Arrivée en fin d’après-midi à Andersson’s Lodge à l’entrée sud ouest du Parc.

On lui donnerait le Bon Dieu sans confession

Jeudi – Direction le Damaraland (nord-ouest du pays).  275 kms de route dont 110 kms de piste.  Déjeuner à Palmwag et, à 15 heures, départ pour pister un rhinocéros noir en compagnie de Philémon, un des 6 trackers locaux agréés par l’Administration.  Nous quittons la route pour faire du hors piste et suivre le cours d’une rivière asséchée.  Paysages extraordinaires où se côtoient d’énormes mesas qui nous remettent à 132 millions d’années d’ici, quand le continent sud-américain s’est fait la belle. Première rencontre avec des pachydermes du désert. A manier avec prudence, parce que contrairement à leurs cousins d’Etosha, les éléphants tout à fait libres n’ont pas l’habitude de voir passer des voitures.  Un jeune mâle fait le pitre, pique une rote d’ado et tente de nous charger. Nous attendons de longues minutes qu’il se calme et, après avoir repris notre route, nous tombons presque nez à nez avec notre rhinocéros noir. Myope comme une taupe, le rhino est doté d’un nez très creux et a de bonnes oreilles.  Comme nous sommes contre le vent et que nous faisons silence, il passera à quelques dizaines de mètres de nous sans faire de chichis.  En principe nous sommes bien protégés dans la voiture dont nous avons rabattu le toit. Je me garde bien de dire qu’en voyant le rhino se diriger vers nous j’avais le cœur dans les godasses.

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Vendredi –  Roulé plus au nord encore vers Purros dans le Kaokoland.  Nous quittons progressivement le Damaraland croisant les suspects habituels qui se sont donné rendez-vous pour pavoiser: autruches, zèbres, les deux grandes familles Bok (Springboks, Steenboks), quelques girafes, un ou deux gnous. Après Sesfontein, nous remontons le lit asséché du Hoanib qui, les années de bonne pluie, coule vers l’Atlantique entre des rangées de montagnes plus impressionnantes les unes que les autres. Région bien pourvue de lions sauvages, à telle enseigne qu’on a tourné ici pendant 3 ans « Les Cinq Mousquetaires » qui est sorti cette année dans les salles.  Histoire d’une mère lionne et de ses 4 lionceaux (prévoir mouchoirs).  Nous faisons route dans une immensité vide et inhospitalière jusqu’à Purros (à +/- 200 kms du fleuve Kunene et de la frontière angolaise. Accueil charmant de deux bambins à l’entrée de la ville, une centaine de cabanes rassemblées dans le sable autour de l’église et d’une buvette qui s’appelle Manchester United FC.  Le progrès s’est arrêté.

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Samedi – Purros donc, son sable et ses cailloux.  Logés en périphérie dans de belles bâtisses en pierre qui se fondent dans le basalte brun et noir de la montagne, avec comme seules compagnes trois girafes pas très emballées par notre présence.  Excursion le matin vers l’inhospitalière Côte des Squelettes sur l’Atlantique : nous longeons le Hoarsib qui a repris des couleurs après quelques pluies récentes. Plutôt inhabituel ce taureau qui broute paisiblement le long du cours d’eau.  Malgré sa taille imposante, nous nous ferons du souci pour lui lorsque, plus loin, nous relèverons les traces fraîches d’une lionne qui semble se diriger à toute vitesse dans sa direction.  Ché sera … Nous quittons les berges, bifurquons à gauche et entamons notre traversée du désert.  Ici, de part et d’autre de la vallée, s’élèvent de gigantesques mesas qui sont nées des cataclysmes d’il y a 132 millions d’années, quand s’est disloquée Gondwana, la mère de tous nos continents. Le processus s’est accompagné d’explosions volcaniques dont les traces restantes sont ces monumentales tables montagneuses (« Etendeka Plateaus ») qui nous entourent.  Damien, tout excité de n’avoir jamais fait ce parcours, passe la première et emmène la Land Cruiser dans la plus raide des pentes pour nous conduire tout en haut d’un promontoire. C’est bien plus que quarante siècles que nous contemplons et mes pensées vont à Neil Armstrong et Buzz Aldrin.

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Visité, l’après-midi, des pasteurs nomades himbas (population estimée : 25.000 répartis entre la Namibie et l’Angola).  Ils campent dans leur « kraal » qui prend la forme d’un cercle protégé par des barrières de fortune pour éloigner les prédateurs.  Les jeunes adultes s’occupent de trouver des zones de pâturages pour leur bétail et laissent derrière eux, pour des durées plus ou moins longues, femmes, enfants et vieillards.  Ils ont conservé leurs coutumes séculaires : le seul habit des femmes est une jupette en peau de chèvre et elles s’enduisent d’ochre rouge pour se protéger du soleil et des moustiques et aussi pour s’épiler.  Au milieu du kraal se trouve le feu sacré où nous sommes présentés aux Sages du village qui conduisent les affaires du camp. Nous payons notre écot en achetant des bibelots sculptés, ce qui alimentera la caisse du village.  Les Himba vivent plus ou moins en autarcie mais doivent vendre chèvres et moutons pour eux-mêmes acheter les produits de base qu’on ne trouve qu’en magasin.  Un pasteur himba ne se sépare pas de son bétail, transmis de génération en génération. Parce que le nombre de vaches qu’il détient détermine son rang dans la Société et que posséder du bétail est indispensable pour prendre femme. Pour l’heure, la femme est cotée à 10 bovins.

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Garth Owen-Smith, Sud-Africain de 72 ans, est un des pionniers de la protection de l’environnement et de la faune en Namibie. Bien avant tout le monde, il a compris que, si les revenus du tourisme échappent au contrôle des communautés locales, il sera impossible d’endiguer le braconnage. Il décrit dans ses mémoires, An Arid Eden – a Personal Account of Conservation in the Kaokoveld, cinquante années de combats contre la centralisation, la corruption et les passe-droits (le nord-ouest de la Namibie a longtemps été chasse gardée des hommes en place à Pretoria). Mais le plus important, le plus difficile et le plus enthousiasmant pour lui a été à la fois de former et responsabiliser les dirigeants des communautés pastorales sur des principes de gestion, tout en convainquant les fonctionnaires de mettre en place des règles de décentralisation.

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Bien gérer, c’est d’abord comprendre comment faire paître le bétail sans épuiser les sols. Ensuite c’est faire respecter les limites des territoires réservés aux espèces sauvages. Finalement c’est comprendre qu’un prédateur vivant devrait, grâce aux revenus du tourisme, rapporter vingt fois plus que l’ivoire ou la corne de rhinocéros. Hormis les parcs nationaux, les terres ici appartiennent aux communautés locales. La gestion s’exerce au travers d’associations (« Conservancies ») qui sont tenues d’être agréées, d’établir un plan financier et de rendre des comptes. Elles engrangeront des revenus en négociant des partenariats avec les opérateurs privés et en gérant au mieux les stocks de faune, ce qui implique de temps à autre d’accorder cher et vilain des permis aux chasseurs de trophées tant décriés dans notre presse bien pensante. Mais il n’y a pas que le tourisme, il y a aussi les éleveurs et le souci constant de protéger le cheptel contre les prédateurs, sans recourir au fusil de chasse. Une partie des budgets devra donc être affectée aux barrières et aux systèmes d’éclairage aux alentours des fermes, au creusement de puits artésiens qui canaliseront les déplacements des prédateurs et à la surveillance et au suivi des lions et des rhinocéros, produits d’appel par excellence.

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Dimanche – Retour à Palmwag.  En contemplant les étendues de caillasse, difficile d’éviter une réflexion sur le régime de l’apartheid (le pays a été sous mandat sud-africain entre 1915 et son indépendance en 1989).  Trop souvent, devant nos télévisions chez Papa et Maman, nous avons ramené la ségrégation à des histoires d’interdictions d’accès aux toilettes, dans les bus, aux piscines, sur les plages, dans les magasins et d’autres endroits ou gens de toutes conditions se rencontrent.  Nous venons de passer plusieurs jours dans le nord ouest dans (a) le « Damaraland » et (b) le « Kaokoland », régions créées de toutes pièces par Pretoria dans les années 1970 pour y loger exclusivement les Damara (a) et leurs cousins, les Himba (b).  A l’époque de l’apartheid, les blancs ont dû dégager d’ici pour que ces zones administratives ne soient peuplées que par des gens de la même race.  Tout cela comme monnaie d’échange pour la minorité de fermiers blancs, propriétaire de grandes fermes dans le sud du pays.  Comme l’Afrique du Sud était garante de la stabilité politique de la région face aux Communistes soutenant les régimes en Angola et au Mozambique, les Américains et les Européens ont fermé les yeux jusqu’à l’effondrement du bloc communiste, la libération de Nelson Mandela et l’indépendance de la Namibie.  On ne refait pas l’histoire mais en roulant sur ces pistes désertiques, je comprends mieux l’énorme mensonge d’avoir prétendu que les populations bantoues noires pourraient assurer leur développement économique en se réappropriant et en cultivant toutes ces terres.  Dans le nord-ouest, il n’y a pas de « terres » cultivables par qui que ce soit mais uniquement de la caillasse et du sable sur lesquels était bâtie cette monstrueuse idéologie.

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Lundi – Il fait trop chaud pour s’extasier devant les gravures rupestres qui remontent peut-être à 6.000 ans.  Rejoint un nouveau Lodge à Twyfelfontein à proximité d’une source dont le débit n’est jamais régulier.  Excursion à 16 heures dans un paradis pour géomorphologues où le relief est en schiste gris surmonté de grès rose.  Taillé une bavette avec ce berger, au milieu de 136 chèvres, qui nous apprend que les lions sont passés il y a deux semaines et qu’en poursuivant, nous devrions retrouver des éléphants un peu plus loin dans le lit de la rivière.  Difficile d’imaginer le débit d’ici deux mois, sauf à regarder de plus près les troncs d’arbres et tout ce que les dernières crues y ont laissé.  Le vent souffle fort, comme sur la plage d’Ostende, si ce n’est que l’horizon ici est parsemé d’acacias, d’ébènes et de poivriers. Nous poursuivons nos recherches pour finalement débusquer une maman éléphant et son petit qui se sont mis à l’abri des éléments.

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Mardi – Longue route vers la côte atlantique.  Arrêt touristique pour photographier des dames Herero à qui nous achetons quelques belles petites poupées.  Les Herero, contrairement à leurs cousines Himba, ont suivi à la lettre ce que leur enjoignaient les missionnaires au 19ème siècle : s’habiller de la tête aux pied pour éviter de prendre froid.  Photographié cette très belle dame toute de mauve vêtue dont le sourire timide est charmant jusqu’à ce que j’aperçoive un frottement de pouce et d’index.  Il n’y a pas qu’à Venise qu’on marchande mais c’est de bonne guerre et je n’aurai d’autre choix que d’obtempérer.  Swakopmund, ville allemande de 20.000 habitants, ses dunes, ses salons de thé et ses petits commerces où on n’a envie de rien acheter.  Promenade sur digue le long de villas dont les fenêtres sont protégées par des barreaux, toutes entourées de murets surmontés de fils barbelés.  Il est vrai que nous sommes en Sud Afrique, que l’administration de Pretoria a laissé des traces et qu’ici les compagnies d’assurances font la loi.  Un léger brouillard nous casse tout à coup le moral après notre magnifique voyage de 2600 kms.  Les cornes de brume nous ramènent à la réalité.

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Mercredi –  Walvis Bay, ancien protectorat anglais, 30 kms plus au sud.  Nous partons en mini-croisière accompagnés par une escadrille de pélicans.  Direction les otaries qui montent la garde près d’un phare logé au bout de la péninsule.  Activité portuaire impressionnante où sont sous-traitées de nombreuses affaires sud-africaines et angolaises.  Belles photos des pélicans qui font la course avec les goélands du Cap.  Après-midi dans le désert du Namib.  Trente kilomètres de plage que nous parcourons dans un temps extraordinaire : grand ciel bleu, pas un nuage à l’horizon, très beaux contrastes.  Pic Nic à côté d’une grande dune en bordure de mer que nous escaladons malgré notre grand âge.  Retour à Walvis Bay par des montagnes russes qui nous donnent le vertige.  Diner le soir dans l’ancienne gare désaffectée de Swakopmund.  Notre guide nous quitte demain et nous sommes tristes que nos chemins se séparent.  Il a mis au point un programme de visites varié où pas un instant nous ne nous sommes ennuyés.  Bon vent, Damien Morel !

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Jeudi – A six dans deux petits avions.  Décollage de Swakopmund et vol d’une heure quarante vers Sossus Vlei vers le sud-ouest.  La côte des Squelettes porte bien son nom : épaves ensablées, carcasses d’otaries, plus aucune activité humaine.  Les dunes commencent à prendre des couleurs : le sable apporté par le vent se dépose en masse au flanc des reliefs riches en oxydes de fer, l’importante humidité apportée par brouillards et brumes nocturnes fait le reste et l’ochre teinté de rouge devient la couleur dominante du paysage.  Transfert au Lodge et promenade safari en fin de journée.  Descente d’un grand canyon avec notre sympathique guide, Richel, à qui nous expliquons, au moment de l’apéro, que nous sommes tous mariés depuis plus de 35 ans.  Abasourdie, elle nous explique que son rêve le plus cher est de trouver chaussure à son pied mais, à 29 ans, elle doit encore aider à la maison.  Elle est l’aînée parmi ses frères et sœurs et elle a … 14 belles-mères.  En Namibie, la polygamie est une raison, parmi d’autres, de la propagation importante du VIH au sein des populations nomades.  Dîner à la belle étoile.

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Vendredi – Debout à 4h50 pour le classique des classiques, la dune 45 de Sossus Vlei, j’ai nommé le Grand Daddy.  Alors on ne vous fera pas croire que nous sommes montés au sommet mais nous avons néanmoins obtenu l’accessit en escaladant un « bras » de la bête.  Arrivée au site vers 7h30 et passage aux toilettes du parc : comme ailleurs en Namibie elles sont propres, il y a du papier, des éviers et de l’eau courante, pas comme la plupart des toilettes le long de nos autoroutes européennes.  Nous laissons chaussettes et chaussures dans la Jeep et nous attaquons la crête de la dune dont la base se trouve à moins d’un kilomètre du parking.  C’est très étroit : à gauche comme à droite, c’est le précipice.  Je ne souffre pas de vertiges mais, au cours de la montée, je ferai attention de ne pas regarder en bas. Au bout de quarante minutes, on décide qu’on en a fait assez, une ou deux photos et puis on descend à flanc de dune comme dans de la poudreuse.  Presque le meilleur moment du voyage.

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Repris deux avions à 14 heures pour un vol très court vers notre dernier Lodge du voyage à Wolwendans, plus encore au sud-est.  Accueillis à la piste par Reinhardt, notre sémillant chauffeur et guide.  Le soir, dîner à la table d’hôte de 14 personnes.  Nous sommes assis à côté d’un sympathique duo de gestionnaires de fortune.  Lui est Gréco-Suisse Allemand, habite Lausanne et elle est Française et vit à Zürich.  Ils sillonnent le pays en mini-van pourvu d’un matelas sur le toit qui, à l’arrêt s’érige en tente où, quand ils ne sont pas dans des Lodges, ils passent la nuit en camping.  Les autres convives à table sont Français, Namibiens et Américains.  Les Namibiens sont fermiers dans l’Est du pays et ne sont pas tendres envers les animaux sauvages.  Je devrais avoir le courage de m’asseoir avec eux, de leur parler d’AfriCat, mais, en fin de repas, je préfère changer de place et aborder les Américains parce que we need to talk about Donald

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Samedi – Reinhardt est Herero.  Il a un sourire enjôleur qui masque son désespoir d’être séparé de sa fille de 15 ans qui loge en pensionnat et dont il ne pourra vraisemblablement pas assurer une éducation supérieure, faute de moyens.  Son pisteur, Alfred, est Bushman.  Ils ne se comprennent qu’en Anglais ou en Afrikaans.  Comme les Damara et les Nama, les Bushmen parlent une langue à « clic » où les différentes interactions entre la langue et le palais changent le sens des mots et de leurs phrases (un peu comme les différentes intonations utilisées en Mandarin pour un même mot).  Promenade fascinante de plus de quatre heures ce matin avec nos deux amis qui, exemples à l’appui dans ce Jardin Extraordinaire, nous offrent des master class sur la vie sexuelle des araignées blanches, les techniques employées par les scarabées pour se protéger de la chaleur du soleil et comment les arbres libèrent des substances odorantes pour éloigner les girafes.  Nous soupçonnons Alfred d’être chamane : avant de procéder à ses explications très didactiques, il entonne toujours une incantation dans son sabir pour amadouer, autant que faire se peut, araignées et scarabées qu’il déterre.  Liturgie similaire mais avec variantes lorsqu’il clôture ses exposés.  Soleil brûlant et brise fraîche en cette belle matinée estivale de novembre. Nous sommes au terme de notre voyage et, vous l’avez compris, nous sommes sous le charme de la Namibie.

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Voyage conçu par Damien Morel, Windhoek et TraceDirecte, Grenoble.

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Carte Postale de Beyrouth

Deux jours à Beyrouth pour le travail. C’est en avril 2010 que Samir nous avait menés en pays Hezbollah jusqu’aux portes de Baalbek. En revenant vers la capitale, j’aurais voulu prendre à gauche vers Damas, juste de l’autre côté de la frontière, parce que là-bas il était question de détente, d’ouverture du Régime sur le monde et que l’occasion de visiter le Protecteur voisin ne se représenterait sans doute pas. Avouerais-je que, par esprit de contradiction, je souhaitais surtout marcher sur cette route de Damas, dans les pas d’un citoyen romain, pour que je puisse après prétendre qu’à moi on ne la faisait pas et qu’il fallait plus pour ébranler (le peu de) mes convictions philosophiques ? Mais bon, nous avions des contraintes d’agendas et après tout, pensions-nous, ce n’était que partie remise.

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Septembre 2016 : nous quittons l’aéroport et remontons vers la capitale. C’est l’avant-soirée et, sur la droite, nous ne faisons que deviner les contours de Burj El Barajneh, dont nous avions découvert les abords lors de notre précédente visite et où 18.000 Palestiniens s’entassent sur un km carré (photo ci-dessus de James Haines-Young).  Notre hôtel est tout proche, dans le quartier chiite, bien avant la grotte aux pigeons, la corniche et le centre-ville. Aux carrefours, moins de portraits de martyrs qu’avant : trop de pères et de fils ne sont pas revenus d’avoir porté secours à Bachar et, depuis quelques temps déjà, les mères de familles en ont assez du prosélytisme de Hassan Nasrallah. J’avais conservé le souvenir d’un hôtel cossu mais je retrouve des murs défraîchis et des tapis usés. Trois niveaux, cinquante chambres par étage : à cette époque de l’année nous devrions être plusieurs dizaines, si pas une petite centaine, à nous retrouver en soirée au restaurant de l’établissement. Nous serons six, à trois tables différentes, à diriger des personnes dont le service à table n’est manifestement pas le métier. Ici, il n’y a tout simplement pas assez de clients pour assurer l’emploi de personnel qualifié.

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Les touristes ne sont plus là et je ne suis pas sûr que ce soit meilleur ailleurs : j’ai vu peu d’hommes d’affaires dans la tranche 30-60 ans à l’embarquement à Charles De Gaulle. Par contre beaucoup d’hommes libanais dans la tranche 70-90 ans qui ont manifestement un pied dans chaque capitale et qui préfèrent sans doute passer l’hiver à Beyrouth. Au siècle dernier, entre les deux guerres et jusque dans les années 60, on disait que le Liban était la Suisse du Proche et du Moyen Orient,  puisque c’est ici que se concluaient bon nombre d’affaires importantes entamées d’Alger à Bagdad. Les Cheiks et les Emirs ont toujours été sensibles au savoir-faire commercial et financier des Phéniciens, aux charmes plus féminins de la Méditerranée et au whisky qui, ici, ne se conserve pas à l’abri des regards indiscrets.

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Les choses ont basculé en 67, en 75 et en 82 : succession de crises où la cohabitation entre Sunnites, Chiites, Maronites, Druzes (et quelques autres) devient plus difficile avec le temps, quand bien même la répartition du pouvoir entre différentes confessions se trouve institutionnalisée.  Tout cela sans parler du conflit entre Israël et les Palestiniens (12 camps officiels au Liban hébergeant plus de 200.000 réfugiés).

Le lendemain de notre arrivée, mise en mode « oriental » pour notre réunion. Nos interlocuteurs pratiquent l’art de l’antichambre où de longs moments d’inactivité et de pertes de concentration sont entrecoupés de visites éclairs de conseillers qui, sous prétexte de nous saluer, viennent à la pêche tester des arguments et mieux préparer le terrain des hiérarques qui se font prier. Notre réunion prévue à 9 heures démarre donc en début d’après-midi et nous savons que nous devons nous hâter très lentement : tradition orale où il faut couper l’autre le moins possible, savoir se taire dans toutes les langues et, en mangeant ces délicieux sandwiches roulés qu’on ne trouve nulle part ailleurs, analyser autant que faire se peut tout ce qui ne se dit pas.

Le soir, pour revenir à l’hôtel, notre chauffeur se fait piéger dans une ruelle où une voiture bloque la circulation. Il fait noir, la rue est étroite et si les regards en face ne sont pas hostiles, ils ne sont pas tout à fait amènes non plus.

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C’est le moment de se souvenir de Jean-Paul Kauffmann, de Terry Waite et de tant d’autres qui, ici dans cette ville, se sont retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment et qui ont dû attendre, seuls et longtemps, qu’ils puissent servir de monnaie d’échange dans ces histoires où se sont mêlés politique, affaires et gros sous. Petite promenade avant l’apéro et un signe qui ne trompe pas: nombreux gros œuvres non terminés en bord de mer près de l’hôtel.

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Le lendemain, entre deux réunions, je demande à B. si un déplacement à Damas est envisageable. Il m’explique qu’il y est encore allé en 2015 et que, si passer de l’autre côté n’avait pas été un problème, revenir – sans se faire rançonner à la frontière – avait été beaucoup plus difficile. La Syrie – ou ce qui demeure de l’architecture imaginée par les diplomates Sykes et Picot – restera donc pour moi un concept abstrait, une carte d’état major protéiforme, le temps que la situation politique se stabilise.

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Très instructif d’écouter X qui a conseillé des Premiers Ministres et qui, chez nous, serait à la retraite depuis 20 ans. Il nous répète que les Libanais ont toujours été accueillants et, quand ils se sont tapés dessus, ils l’ont toujours fait avec le sourire (pas sûr qu’Amin Maalouf soit d’accord – lire Les Désorientés). Il ajoute que maintenant la guerre à côté et l’afflux trop important de réfugiés risque cette fois de définitivement mettre le feu aux poudres. Comme un peu partout en Europe, l’homme de la rue perd patience et, même ici, les gens deviennent agressifs à l’encontre des réfugiés, encore que la taille du problème au Liban soit à une toute autre échelle que chez nous. X m’explique que le seuil maximal de réfugiés à accueillir, gérer et intégrer ne devrait pas dépasser 10% de la population. Au Liban, il y a près de 1.5 millions de réfugiés (pour 3 millions d’autochtones) dont, selon notre interlocuteur, un nombre considérable de nouveau-nés qui se comptent en centaines de mille.  Source ci-dessous: Le Monde.

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Mes clients sont des Industriels établis dans leur sphère depuis plusieurs générations. Leur société est multiconfessionnelle et tous savent qu’ils doivent laisser au vestiaire croyances et préjugés. Ils ont correctement conclu, il y a une dizaine d’années, qu’ils devaient être moins tributaires des pétromonarchies et qu’ils devaient diversifier leurs activités. Ils sont quatre mille dans le monde entier et fiers de participer à la création de ponts, de chaussées, de chemins de fer, de centrales électriques, d’usines de traitement d’eau. Mais ils savent aussi que la grande faucheuse frappe à leur porte et que, s’il ne peut être question de renier leurs origines et leur spécificité libanaise, ils devront (comme tout le monde) penser à tester des hypothèses de redéploiement, le temps de voir venir.  Notre visite se termine: très belles vues de la salle de conférence vers le Mont Liban.  Il est temps de prendre congé.  Le fleuve est long et il n’est pas tranquille.

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Carte Postale de Barcelone

Depuis quelques jours les vents viennent du Sahara, la Méditerranée est une fournaise. Nous sommes pourtant venus chercher un peu de fraicheur en Catalogne dans le Barcelone gothique, à l’ombre de maisons de maîtres d’un autre âge. dscf1479Nous sommes logés intra muros dans un vieil établissement qui donne sur les arbres et la margelle d’une fontaine dans un tout petit square. Erasme aurait aimé. Début de notre promenade sur une place imposante où la Mairie fait face à la Généralité. Dédales de ruelles étroites où échoppes et boutiques ralentissent le rythme de notre promenade. Le jour de notre arrivée, le débat semble être comment mieux accueillir les réfugiés venant de l’autre côté de la mer.

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D’ici la fin de la semaine, ce sera la place (ou non) de la communauté catalane au sein de l’Etat espagnol. Ils seront plus de 540.000 à défiler pour répéter une fois de plus à Madrid qu’il n’y a pas de bons vents qui viennent de Castille, que l’autonomie catalane est un leurre et qu’il est temps de passer à autre chose. C’est dans l’ère du temps : un peu partout en Europe, on nous demande d’accepter, sinon de croire, que le jour de gloire arrive pour Ecossais, Flamands et Catalans.

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Dans sa préface du Labyrinthe espagnol, Gerald Brenan écrivait que l’Espagne est une petite Europe, et les Espagnols sont jaloux du pouvoir.   Prendre cette comparaison au pied de la lettre serait pourtant exagérer la force des sentiments séparatistes. Les Catalans eux-mêmes ont conscience d’être Espagnols. Ce qui, dans chaque province, fait la force du mouvement séparatiste, c’est le mécontentement de la petite bourgeoisie, lasse de végéter dans la médiocrité. Leur particularisme est d’ordre économique. Ecrit en 1942 : la vie est un éternel recommencement.

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Cette région était puissante aux 13ème et 14ème siècles : les rois d’Aragon avaient élu domicile ici et leur influence s’étendait bien au-delà des Baléares, jusque dans les deux Siciles.  Et puis, seconde moitié du 15ème siècle, Ferdinand d’Aragon a convolé avec la très catholique Isabelle de Castille. Le siècle touche à sa fin et c’est la grande épopée de Cristobal Colon, les débuts de l’Inquisition, l’expulsion des derniers Arabes, la dépossession des Juifs (nombreux à Barcelone) et, malheureusement pour les gens d’ici, l’octroi d’un monopole du commerce maritime à Séville. Deux mondes vont continuellement s’opposer dans la péninsule ibérique : Madrid, siège du pouvoir royal, militaire et religieux et toutes les régions maritimes peuplées d’industriels et de commerçants. La Castille, dans un premier temps gâtée par les recettes du Nouveau Monde, n’a eu cesse ensuite de tirer à elle la couverture et d’imposer sa culture à toutes les autres communautés.

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Mangé le soir à Barcelonnette près de l’Hôtel Tour W. C’est l’occasion de se rappeler que nous sommes aussi dans la ville de Ricardo Bofill, Jean Nouvel et Norman Foster. Trop d’hommes d’affaires, trop de bruit, il y avait certainement mieux plus haut dans les Ramblas. Le lendemain, rencontré Picasso à son musée. Sacré Pablo : des débuts très classiques, période bleue, période rose et, pour savourer la rupture cubiste, les Ménines de Velázquez ou les pigeons croqués dans la lumière des hauteurs de Cannes.

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En retournant vers les Ramblas, je me rappelle que c’est la première fois que nous venons ici et j’essaie d’oublier tout ce que j’ai appris à Madrid où j’ai travaillé et mieux cerner les contours de la question catalane. Tout bascule au début du 18ème siècle, lorsque le pouvoir central met sous éteignoir tout ce qui n’est pas castillan : pouvoirs, cultures et langues locales passent à la trappe dans toutes les provinces du Royaume. Qu’il faille contribuer au financement du pouvoir central passe encore, mais que l’on ne puisse plus parler chez soi sa propre langue, il y a là une limite qu’il ne fallait pas franchir.

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Fast Forward au 20ème siècle : la perte des colonies (Cuba, les Philippines), la domination des caciques dans les campagnes, le parti pris de l’Eglise en faveur des nantis, les discours de haine, les raccourcis de toutes les Gauches, les combines à tous les niveaux et surtout la crise économique rendent la situation explosive. Reprenons Brenan : Le cas de Barcelone est instructif : on y vit des gouvernements conservateurs (à Madrid) favoriser systématiquement le prolétariat révolutionnaire pour faire échec à la bourgeoisie qui réclamait l’autonomie ; on les vit même remplacer les anarchistes défaillant en faisant déposer des bombes devant les demeures des capitalistes … Beaucoup plus compliqué que ce que nous avons adoré dans Pour qui sonne le Glas (photo ci-dessous de Helmut Newton).

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Tout cela a fait le lit de l’armée, qui à son corps défendant a porté secours au pays avec les conséquences que l’on sait. Barcelone, une fois de plus, s’est retrouvée dans le camp des perdants et les règlements de compte, ici comme ailleurs, ont été sanglants. Ce n’est qu’il y a une quarantaine d’années que les Catalans ont pu remettre sur le tapis leur hecho diferencial : ne dites plus Calle mais Carrer, ni Avenida mais Avinguda, ni Paseo mais Passeig. C’est une caricature et aujourd’hui cela va plus loin, ce n’est plus seulement une question de langue, de culture et de rivalité Barça-Real : la Catalogne ne veut tout simplement plus payer pour les autres.

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Remonté ensuite les Ramblas jusqu’au Mercat de la Boqueria où toute la ville s’arrache les derniers arrivages ibériques de Serrano. Pour ma part, je préfère m’attarder devant friandises, macarons et langues de chats, le temps de surprendre une ou deux belles maraîchères qui pensent sûrement à autre chose que le travail. Il nous reste, au cours de ce bref voyage, à rejoindre la Sagrada Familia conçue par l’architecte Gaudi et dont les parachèvements sont toujours en cours, 134 ans après la pose de la première pierre. Je préfère la Cathédrale et les églises du quartier gothique (photo ci-dessous de Helmut Newton).

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Nous terminerons la journée Passeig de Gracia devant la monumentale Pedrera du même Gaudi. Maison polémique dont la critique jalouse prétendit qu’elle représentait les ruines d’un tremblement de terre. Epinglé, à proximité, ce beau bâtiment moderne qui me fait penser à une Bourse pour pétards. J’essaie moi aussi d’être dans l’ère du temps mais, en fumant mon joint, et, comme Giles TREMLETT dans Ghosts of Spain, je n’arrive pas à me faire une religion : Suis-je dans une région d’Espagne ? Ou bien dans une Nation qui fait partie de l’Etat espagnol ? Ou encore dans un pays dépossédé de son pouvoir par une puissance étrangère ? A revisiter. Barcelona – It was the first time that we met, Barcelona – How can I forget ! Pace Freddy Mercury et Montserrat Caballé.

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Carte Postale de Londres

Je n’étais pas content en sortant du consulat de l’ambassade d’Inde. Ma femme avait payé € 30 pour son visa et moi, pour cause de passeport britannique, j’avais dû débourser 11 fois plus. J’avais tenté d’expliquer au fonctionnaire que ce prix était discriminatoire, que j’avais des amis en haut lieu, que ma collection de timbres du Commonwealth faisait la part belle à l’Inde et qu’il pouvait donc me faire un prix. Tout cela n’a pas ému outre mesure mon interlocuteur qui m’a expliqué que, dans la vie, tout était question de « réciprocité ». Peu avant, nous nous étions rendus en Iran et, là-bas, il ne pouvait être question, pour un citoyen de Sa Majesté, de se déplacer sans guide officiel. Quand bien même nous ne partions pas seuls à l’aventure, cela relevait à mon encontre d’un comportement tout aussi discriminatoire (ma femme pouvait se déplacer seule, moi pas). Encore avant cela, lors d’un voyage en Russie, j’avais dû remplir un questionnaire réservé aux citoyens britanniques, beaucoup plus complexe que celui de mes camarades de voyage, où j’avais dû donner force détails de mon parcours académique, professionnel et touristique des 40 (!) dernières années.

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Malgré des relations fort distendues avec la terre de mes ancêtres, je m’étais toujours accroché à mon passeport britannique, bluffé par la mise en garde du Ministre des Affaires Etrangères intimant au verso de la couverture qu’il ne fallait pas tenter de s’opposer à ma volonté de me déplacer en toute liberté, là où le vent, mes intérêts et mon bon plaisir me mèneraient (Her Britannic Majesty’s Secretary of State requests and requires in the Name of Her Majesty all those whom it may concern to allow the bearer to pass freely without let or hindrance and to afford the bearer such assistance and protection as may be necessary). Superbe injonction de la Common Law autrement plus poétique que la mise en garde terre à terre stipulant que « l’Etat belge n’interviendrait pas dans les frais de rapatriement des personnes se rendant à l’étranger ». Mais bon voilà, j’en avais assez de payer pour Tony Blair et, par analogie, George Bush : il était temps de quitter le navire et j’ai donc demandé, in tempore non suspecto, d’acquérir la nationalité de mon pays de résidence.

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Je me suis inquiété auprès du fonctionnaire communal traitant mon dossier s’il ne fallait pas que je motive ma demande de naturalisation, que j’explique en ce début d’année 2015, que j’avais peur d’un vote défavorable lors du référendum britannique qui devait se tenir à l’été 2016, que, malgré ma condition de Bourgeois, je ne voulais pas être déporté à Calais, que Dieu n’existe pas, qu’Il ne peut donc rien pour la Reine, qu’il n’y a pas plus grande abomination que les After Eight et que jamais de la vie je n’ai demandé à ma femme de servir dans du papier journal des frites avec du poisson le tout arrosé de vinaigre. Le préposé m’a demandé de me calmer: la seule et unique preuve de mon intégration dans mon pays d’accueil n’était pas tout ce charabia mais bien d’avoir régulièrement payé mes cotisations sociales pendant 20 trimestres avant l’introduction de ma demande. Changer de nationalité : quoi de plus facile ? Et dire qu’un certain Chodiev avait payé mille euros de l’heure pour arriver au même résultat. Mmm, prudence ! Il y avait surement un twist.

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La Grande-Bretagne n’a jamais été un partenaire enthousiaste de ce qu’elle prétend est devenue, au fil des années, une usine à gaz. L’Europe à 6 avait du sens, quand bien même le Mezzogiorno fut à la traîne de la Savoie. Elargir le club à la frange anglo-saxonne et la péninsule ibérique était ambitieux, sans toutefois relever de la gageure (pace mon Général !). Ce qui a tout changé c’est la vision Delors des années 80 et tout ce qui découle de la construction d’un marché intérieur (ne mentionnons ici que la libre circulation des travailleurs et la liberté de prestations de services). Initiatives excellentes qui ont donné une formidable impulsion à nos économies pendant plus de 20 ans. Et qui ont rendu accessibles à nos enfants toutes les capitales du Continent.

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Avons-nous été trop ambitieux en voulant toujours plus, de la Mer Noire à la Baltique, et en faisant passer le monétaire avant le politique ? Il eût fallu en tous cas et en temps utile, construire un vrai système fédéral à l’américaine, loger toutes les pointures politiques à Bruxelles, aligner les fiscalités tout en répartissant intelligemment le gâteau … et faire traiter plus bas par les états les homologations de nos tondeuses et de nos pommeaux de douches. Au lieu de cela, un entrepreneur à Bruxelles paie 34% d’impôts alors que pour son camarade à Dublin, c’est trois fois moins et, sur le plan social, c’est tout et son contraire. Nous avons fait illusion jusqu’en 2008 et puis l’Union est vraiment devenue un oiseau pour le chat quand le Proche Orient a dévissé. Encore une fois, il fallait se donner les moyens, dénoncer le bluff de Poutine, donner le change à Assad, mettre des troupes au sol et, comme en 1945, préparer activement la reconstruction. Nous n’avions rien à faire en Irak, or il fallait, au contraire, tout faire en Syrie. Mais Damas ne vaut pas vraiment une messe, Washington ne dépend plus de Riyad et, en Europe, nous avons mangé notre pain blanc.

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Grande-Bretagne, juin 2016. Une majorité courte mais significative a tranché (même si je fais partie des 4 millions qui ont demandé un second référendum, ce qui est en soi ridicule … mais un moment de honte passe vite). Chaque camp accuse l’autre d’avoir instrumentalisé la peur. Cameron, par qui le scandale est arrivé, a finalement donné raison à de Gaulle. Lassé des attaques sur sa droite, il s’est trompé lourdement en organisant un référendum sur une question d’apparence simple mais beaucoup trop complexe pour être ramenée à un oui ou un non. Lire le très intéressant article de David Van Reybroeck ici http://www.theguardian.com/politics/2016/jun/29/why-elections-are-bad-for-democracy , publié le 29 juin 2016.

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Ceux qui ont défendu le « leave » ont avancé comme arguments que la Grande Bretagne était sclérosée par le processus de « réglementation » européenne. Certes, il aurait fallu, depuis longtemps, un débat sur le projet européen, tenter la synthèse entre Cohn-Bendit et Hubert Védrine et, en tous cas, mieux expliquer aux laissés pour compte le danger de la fuite en avant. Au lieu de quoi, le débat s’est porté, pour l’essentiel, sur la peur de l’Etranger. La Grande Bretagne nous a montré qu’elle était devenue la petite Angleterre, que les réfugiés du monde entier ce n’était pas son problème et que la jeunesse britannique n’avait qu’à mieux voyager dans les années à venir: « oui Barcelone c’et bien, mais connaissez-vous Blackpool ?« .

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Leader of the United Kingdom Independence Party (UKIP) Nigel Farage poses during a media launch for an EU referendum poster in London, Britain June 16, 2016. REUTERS/Stefan Wermuth

Alors, il ne faut pas enterrer trop rapidement tout ce qui vient d’Outre Manche. Les Britanniques ont le commerce dans le sang et Londres est une capitale financière beaucoup plus importante que toutes les autres places européennes réunies. La plupart des contrats complexes en matière d’instruments financiers sont basés sur le droit commercial anglo-saxon. Quelques banques délocaliseront certains départements pour que leurs produits conservent leurs « passeports » européens. Mais les Britanniques en ont vu d’autres, leur économie est importante et je ne suis pas inquiet pour eux même si je ne me reconnais pas dans l’image déplorable donnée par Boris Johnson et Nigel Farage. In fine, notre désaccord avec les Britanniques sera tranché par négociation et où il sera question de … réciprocité.

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La Reine d’Angleterre aurait demandé un soir à ses convives de lui donner trois bonnes raisons pour lesquelles il eût fallu que les Britanniques restent membres du club européen. Eh bien Majesté, je parie qu’aucun de vos invités ne vous aura donné le tiercé gagnant de l’Ecosse, de l’Ulster et du Pays de Galles. On peut en effet se poser des questions sur l’avenir de l’Union de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord. Il va y avoir des tensions qui aboutiront à plus de régionalisation (même si l’argent des provinces britanniques continuera de provenir en grande partie des activités de la City). Mais c’est anecdotique et ce qui est bien plus important c’est de voir comment les choses vont évoluer en France et en Allemagne en 2017. Et là, nous ne sommes pas sortis du bois, encore moins de l’auberge.

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File photo dated 30/06/07 of Queen Elizabeth II with First Minister Alex Salmond the question of whether the Queen would remain the head of state in an independent Scotland has been thrown into the spotlight once again after a Scottish minister said it would be « up to the people ». PRESS ASSOCIATION Photo. Issue date: Sunday August 11, 2013. See PA story POLITICS Queen. Photo credit should read: Andrew Milligan/PA Wire

Et mon passeport belge ? Eh bien oui, il y a eu un twist puisque le Procureur du Roi s’est opposé à ma demande. Rue des Quatre Bras, je suis classé malade de la peste : deux excès de vitesse traînaient dans mon casier judiciaire et quand bien même j’avais payé ma dette à la Société, il ne pouvait être question pour l’Etat belge de prendre un risque pareil. J’ai fait appel mais les tribunaux sont encombrés et il me faudra patienter jusqu’en 2018. Je ne suis pas inquiet. Je suis Flamand par une de mes grand-mères.

 

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La Mer Morte

Kalia Beach, the lowest bar in the World, à moins 418 mètres sous le niveau de la Méditerranée, sur les rives du lac de Loth, cette mer qui est presque morte. Magnésium et sodium en abondance : c’est ici qu’il faut venir soigner ses rhumatismes si tant est qu’on trouve le courage de se jeter à l’eau. Comme l’ont fait mes amis étonnés tout à coup de ne plus savoir nager la brasse mais tout autant surpris que faire la planche n’avait jamais été aussi simple.

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Nous reprenons la route vers le sud. Entre la chaussée et le bord de la mer, le paysage devient lunaire. Le niveau de l’eau baisse d’année en année et, en se retirant, la mer laisse des poches de sel très peu résistantes qui s’effondrent au contact de l’eau douce. Depuis trente ans, ce sont plusieurs milliers de dolines et de cratères qui se sont formés engloutissant les espoirs des petits agriculteurs et des hôteliers du coin. Le monde est mal fait : ailleurs, dans les océans Indien et Pacifique, on a peur des eaux qui montent. Ici le drame c’est la mer qui se retire parce qu’elle n’est plus alimentée comme avant par le Jourdain qu’on détourne en amont et parce que l’eau utilisée autour du lac, dans l’exploitation en quantités industrielles du potasse, part en vapeur sans être recyclée. Il faut donc sauver cette mer qui n’est pas encore morte.

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Les Etats-Unis, la France et le Japon ont financé d’importantes études sur la faisabilité d’un canal qui ferait venir ici les eaux de la Mer Rouge, ce qui serait l’occasion pour Jordaniens, Palestiniens et Israéliens de porter un projet commun. Comme la Banque Mondiale, Pharaon aurait certainement approuvé mais encore faut-il qu’économistes, capitalistes et écologistes soient sur la même longueur d’ondes sur les bienfaits du projet (Les volumes apportés seront-ils suffisants ? Quel sera leur impact sur l’environnement ? Comment intéresser le secteur privé au projet ?). Ce n’est pas gagné et, faute d’action, on craint le pire d’ici 2050 …

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Arrêt à Qumran où, au moment de la destruction du Second Temple à Jérusalem, les autorités religieuses se sont organisées pour mettre à l’abri, ici dans les premiers contreforts de la chaîne montagneuse autour de la mer, de nombreux écrits qui referont surface aux 4ème et au 8ème siècles et puis, beaucoup plus tard, au milieu du 20ème siècle. Si ces textes ne sont pas révolutionnaires en soi, ils ont néanmoins permis aux chercheurs de se faire une idée sur les différents courants au sein de la société juive : Saducéens, Pharisiens, Esséniens, Zélotes et … les premiers Chrétiens. En face, et un peu plus au sud mais on ne sait plus très bien où, la pécheresse Sodome et sa sœur jumelle Gomorrhe, cités de la Plaine que le Dieu de la Genèse ne portait pas dans son cœur. Un peu plus loin encore c’est la mythique Massada, aménagée par Hérode le Grand, quelques années avant la naissance de Jésus ou, pour être plus correct, avant notre ère commune. Parce que Jésus, après tout, serait né en moins cinq. Allez comprendre …

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Massada, forteresse presqu’imprenable.  Assiégés pendant 3 ans (au début des années 70) par la Xème des légions romaines, les derniers résistants sicaires de la Bello Judaico, choisissent de se donner la mort, juste avant l’assaut final donné par Flavius Silva, centurion incarné au cinéma par Peter O’Toole. Episode raconté par Flavius Josèphe, écrivain romain d’origine juive, étiqueté collabo par le peuple élu, mais qui voulait rehausser la réputation des Juifs auprès de l’opinion romaine devenue antisémite (« pourquoi donc ne vénèrent-ils qu’un seul dieu ? ») en glorifiant le suicide comme moyen de se libérer. Hmm, sujet dangereux à manier avec prudence : j’entends jusqu’ici résonner toutes les trompettes de Jéricho …

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En 1933, trois éducateurs du Kibboutz Naan en Palestine font l’ascension de Massada et l’un d’eux, Shmaria Guttman, peut-être grisé par les vues imprenables du sommet aux premières lueurs de l’aube, se dit que Massada n’est après tout pas synonyme de terrible défaite héroïque mais au contraire devrait devenir un symbole fédérateur pour la diaspora. Après la Shoah, les hommes qui accèderont au pouvoir en Israël seront pour la plupart des généraux sionistes, athées et socialistes qui voudront, au moment de l’indépendance, créer un citoyen juif « nouveau ».  Au départ, l’opinion prédominante des autorités du jeune Etat, c’est qu’il faut mettre en avant un des rares moments de la guerre où les Juifs se sont révoltés contre la barbarie nazie, la tragédie du Ghetto de Varsovie.

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Mais ensuite, un des pontes du pouvoir, Ygael Yadin, commandant en chef de Tsahal jusqu’en 1952, va pousser le bouchon plus loin. Yadin a très vite compris comment utiliser l’archéologie biblique à des fins politiques : chaque nouvelle découverte est immédiatement annoncée par la presse et la radio. D’un côté c’est du contenu qui fait vendre, de l’autre cela permet de taper sur le clou : ceci est la Terre de nos ancêtres et on ne bougera plus. Les nouvelles recherches archéologiques sur le site de Massada, dirigées par Yadin entre 1963 et 1965, déboucheront sur la découverte de quelques ossements (juifs ? romains ?). Tout ceci encouragera les adeptes de Guttman de construire un modèle de citoyen dynamique et résistant qui jamais plus ne se laissera marcher sur les pieds.

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Depuis cinquante ans, Massada figure donc au hit-parade des destinations de voyages scolaires. Durant leur service militaire, les têtes un peu moins blondes, reviennent ici, toutes armes confondues, font l’ascension du mont par le chemin du serpent pour ensuite jurer obéissance et fidélité, convaincus qu’ils sont qu’il vaut mieux mourir debout que vivre à genoux. Et que plus jamais Massada ne tombera … Mais les Colombes en Israël n’ont jamais mangé de ce pain-là : elles argumentent que les Sicaires retranchés en haut de la falaise étaient des voyous, qu’ils vivaient de meurtres et rapines, qu’il ne faut pas les prendre en exemple, que le seul témoignage de Flavius Josèphe, qui avait choisi le confort d’une prison dorée à Rome, ne vaut pas grand-chose, que mettre Massada sur le même pied que Varsovie c’est limite, que la fin ne justifie pas les moyens et que, à la longue, ces attitudes belliqueuses déforcent le sionisme.

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