Jérusalem

Retour à Jérusalem, aux abords des remparts, côté Est de la vieille ville. L’autobus nous dépose vers 8 heures dans la vallée du Cédron devant la basilique de l’Agonie. C’est ici, dans les jardins de Gethsémani, que Judas Iscariote, sans doute pressé par ses créanciers, a commis l’irréparable. Quelques oliviers multi centenaires autour de l’église valent un rapide coup d’œil mais le mieux est de semer les hordes, grimper les pentes très raides d’une route étroite et ensuite longer l’impressionnant cimetière séfarade du Mont des Oliviers. Se hâter lentement tout en prenant de la hauteur. Un peu long comme devise mais, pour ce qui nous attend, cela convient parfaitement.

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Avec les années qui passent, on tente de voyager « plus léger » et de laisser chez soi la collection complète de ses préjugés. Mais ici, dans un premier temps, les bienfaits de la Raison ne vous seront d’aucun secours. Suspendez donc votre incrédulité et prenez sur vous d’assumer une condition judéo-chrétienne. Isolez ensuite les variables (faites l’impasse sur le Nouveau Testament) et focalisez-vous sur Isaïe, Ezéchiel ou, encore mieux, Daniel. Qui nous enseignent que c’est sur cette colline que devrait avoir lieu, à la fin des Temps, la cérémonie de clôture de nos jeux sur Terre.

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Les Juifs pratiquants ont toujours rêvé de mourir à Jérusalem et d’y être enterrés, de préférence au Mont des Oliviers, parce qu’ils souhaitent figurer en ordre utile dans les rangs du Messie, le jour de la résurrection des corps et des chairs. Mais il n’y aura pas de place pour tout le monde et comme ils ne croient pas aux vertus de l’incinération, il faut sans cesse trouver de nouveaux espaces pour parquer les morts et construire de nouvelles nécropoles, quitte à empiéter chez les voisins.

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Voilà on n’aura pas réussi à rester longtemps dans le religieux : nous sommes à Jérusalem-Est, à quelques encablures de Bethlehem, dans des territoires que l’Etat d’Israël conquiert petit à petit et la politique reprend vite ses droits :

  • « Mais nous n’empiétons pas, nous avons toujours été ici chez nous, au centre de deux régions contigües, la Judée au sud et la Samarie au nord ».
  • « Vous avez bluffé tout le monde en ramenant tout à Sion et beaucoup à la Shoah ».
  • « Vous avez voulu nous anéantir alors que nous avons le droit d’exister ».
  • « Nous n’existons plus parce que vous nous avez anéantis ».

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Et c’est sans fin. De temps en temps, il y en a un qui sort du lot : Sadate et Rabin, pour ne pas parler des nombreux hommes et femmes de bonne volonté sur le terrain.  Il ne nous reste plus qu’à faire demi tour, redescendre par où nous sommes montés et, un peu plus bas, prendre à droite pour aller pleurer toutes les larmes de notre corps dans la propriété de la très catholique Dominus Flevit. Entrez dans la chapelle et recueillez-vous face à l’autel devant le vitrail qui donne sur l’Esplanade des Mosquées (à l’intérieur de la ville de l’autre côté de la vallée) et la coupole étincelante du Dôme du Rocher. C’est ici que se cristallisent toutes les tensions entre les trois religions du Livre :

  • Avant d’abriter des mosquées, le site a été celui des deux Temples hébraïques : un premier érigé par Salomon au 10ème siècle avant JC et détruit en 587 Av JC par Nabuchodonosor, roi de Babylone, et le second, reconstruit au même endroit après le retour des Juifs de captivité, et rasé en 70 par Titus, empereur à Rome. Quelques illuminés américains parlent de construire un troisième temple … Il y a effectivement de quoi pleurer.
  • Le site du Temple est mentionné régulièrement dans le Nouveau Testament. Il aura une valeur symbolique pour les barbares francs aux temps des croisades mais ne fait pas l’objet de revendications particulières par le « Christianisme ».
  • Lors des premières conquêtes musulmanes au 7ème siècle, les Arabes ont érigé la mosquée d’Al Aqsa, à côté du Dôme du Rocher qui abrite « le Rocher de la fondation ». Nous sommes ici sur un des principaux lieux saints de l’Islam: Mahomet serait arrivé depuis La Mecque lors d’un voyage nocturne où il serait monté au paradis en chevauchant sa monture.

DSCF4222Etape suivante intra-muros: promenade sur les toits du Temple de David – on croit que c’est le Temple de David mais certains archéologues ne sont pas convaincus – où nous croisons les dernières très jeunes recrues de Tsahal armées jusqu’aux dents. Elles écoutent religieusement un instructeur beaucoup plus âgé qui leur explique le contexte historique des lieux qu’on leur demande de patrouiller. Ils discuteront aussi de la marche à suivre en cas d’insurrection palestinienne. Une seule consigne : ne pas faire dans la dentelle. La veille, ça avait été un peu chaud sur le Mont des Oliviers et nous étions arrivés dans les faubourgs de Jérusalem dans ce que nous pensions être un climat insurrectionnel.

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Mais notre guide, lieutenant dans l’armée, nous a « rassurés » : il n’y avait pas de quoi fouetter un chat et ce type d’incident (mort d’un énième Palestinien à un des nombreux Checkpoint autour de la Ville) relevait ici plutôt de la rubrique des chiens écrasés. Mis les pieds dans une Yeshiva où les plus orthodoxes des Haredim (les Juifs ultra orthodoxes) s’entraînent pour les prochaines olympiades de la Torah. Stressant.

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Richard Lebeau, notre guide, attire notre attention sur l’utilisation de l’archéologie comme arme politique. Dès qu’il y a la moindre possibilité de considérer qu’un site mérite d’être exploité sur le plan archéologique, le pouvoir en place monte dans les tours, ouvre des lignes de crédit et procède à de vastes opérations d’expropriations et de relogements de personnes dont les ressources financières sont marginales. Il s’agit le plus souvent de familles palestiniennes …

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Déjeuné ensuite dans le quartier arménien. Bien content de souffler une heure après cette première matinée plutôt sportive. Pourquoi visiter Israël et Jérusalem ? J’aimerais vous dire que c’est parce que ce pays représentait dans les années 1970, celles de ma jeunesse, l’avenir du monde, et où il n’était pas encore question de crises d’identité. Mais là je triche, j’emprunte à Jack Lang relatant dans le Dictionnaire Amoureux de François Mitterrand le contexte d’un discours de son président à la Knesset en 1982 : Ceux qui ont lutté contre le nazisme, qui ont assisté à la libération des camps de la mort ont vécu, comme une évidente réparation, la naissance d’Israël. Dans les années 1970, Israël fascine la gauche démocratique. La vie en kibboutz intrigue et intéresse. L’égalité homme-femme, jusqu’au sein de l’armée, enthousiasme … Israël a droit à l’existence et la sécurité. Les Palestiniens doivent pouvoir décider de leur sort. Eux aussi ont droit à un territoire et bientôt un état. Entre Israël et Palestine, on ne peut choisir. Il faut que la paix finisse par être avec eux deux. Entre gens raisonnables, il devrait y avoir moyen de s’entendre. Il me semble que cela valait le voyage. L’espoir fait vivre.

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Après-midi classique où nous ferons le parcours des combattants de la Via Dolorosa. Nous croisons, comme Mathias ENARD dans Zone (2008), des pèlerins paralysés, des manchots, des unijambistes, des culs-de-jatte, des curieux, des bigots, des touristes, des mystiques, des illuminés, des borgnes, des aveugles, des prêtres, des popes, des pasteurs, des moines, des nonnes, tous les habits, toutes les congrégations, des Grecs, des Arméniens, des latins, des Irlandais, des melkites, des syriaques, des Ethiopiens, des Allemands, des Russes …

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 Mais oui Jérusalem n’est pas seulement juive et palestinienne puisqu’elle expose aussi, et de manière éclatante au Saint Sépulcre, toutes les divisions et contradictions de la religion chrétienne. Je ne sais pas ce qui était le plus comique : soit d’avoir suivi une troïka russe guidée pour le salut de leurs âmes – à quel prix ? – par un moine ressemblant à s’y méprendre à l’arrière-petit-fils de Raspoutine ou encore le spectacle des Franciscains courant de chapelle en chapelle dans le Saint des Saints parce que le Saint Sépulcre c’est Berlin après la guerre et le temps que chaque congrégation peut occuper les lieux est sévèrement minuté. Pour mettre toutes les factions d’accord, c’est une des vieilles familles palestiniennes de la ville qui gère les horaires d’ouverture et de fermeture. Pas comique du tout ce sont les photos des martyrs coptes exterminés récemment par des hommes cagoulés et qu’on découvre en entrant sur le site par le toit de l’église.

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Beaucoup plus indiqué pour le repos des âmes est l’église catholique Sainte Anne, toujours intra-muros dans le quartier musulman. C’est ce que l’art Roman offre de mieux : le site, territoire français géré par les Pères Blancs, est charmant et si on ne peut pas parler à l’intérieur de l’église on peut néanmoins s’asseoir dans la fraîcheur, se reposer un court moment, prier, méditer, penser ou écouter les autres chanter.

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Voilà le jour tombe, nous devrons dans les jours qui viennent visiter l’Esplanade des Mosquées, passer par le mur où les Juifs orthodoxes ne se lamentent pas mais prient tout simplement, visiter le musée d’archéologie et nous perdre dans le dédale magique et inquiétant de la vieille ville. Laissons le mot de la fin à Mathias ENARD, toujours dans Zone (2008) : Et quand il n’était pas trop occupé à se battre pour des queues de cerise, tout ce beau monde pleurait la mort du Christ sur la croix, les juifs pleuraient leur temple, les musulmans leurs martyrs tombés la veille et toutes ces lamentations montaient dans le ciel de Jérusalem étincelant d’or au couchant.

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Ad Maiorem Dei Gloriam

J’ai été élevé pendant huit ans chez des hommes qui se donnent des peines gratuites et infatigables à former l’esprit et les mœurs de la jeunesse. Voltaire parle de cette étrange société de prêtres dont la démarche est fondée sur l’action au cœur de la vie, une vie déployée en méandres, contradictions, pratiques, rituels et coutumes avec lesquels il faut compter, au prix d’innombrables accommodements (Jean Lacouture dans son avant-propos de Jésuites – Une Multibiographie publié aux Editions du Seuil en 1992). Je serai toujours un fan de ces hommes en noir qui m’ont accompagné dans la recherche, sinon la découverte, du savoir et qui m’ont poussé – le succès est plus que mitigé – vers plus de spiritualité (cela fait des années que j’aurais dû revenir dans le droit chemin romain mais je me complais dans la certitude paresseuse que les Protestants d’Angleterre sont plus catholiques que le Pape). Ce soir à table j’interroge ma femme – nos convictions divergent quelque peu – et je lui demande s’il y a une connotation péjorative au mot « jésuite ». Elle prend son temps, commence par dire qu’ils sont hypocrites, se ravise, me dit qu’ils sont plutôt … retors. Je lui demande d’où elle tient cette information, pourquoi ne pas m’en avoir parlé plus tôt en 35 ans de mariage ? Un ange passe. Revenons aux accommodements dont parle Lacouture: Lâcheté, hypocrisie, ruse, fraude ? Seule la mort les exclut et les jésuites, de face ou de biais, ont choisi la vie. L’accès à la vérité … est conditionné par la rencontre de l’Autre. Je trouve que cela cadre assez bien avec mon professeur de Rhétorique, un de mes maîtres à penser à qui je dois beaucoup, et c’est opportun d’en parler parce que nous lui avons dit au-revoir vendredi dernier. Nous avions dîné avec Philippe, il y a un peu plus d’un an lorsque nous avions fêté nos 40 ans de sortie du Collège.

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J’ai ressorti quelques vieux classeurs où je conserve mes notes de cours de 2 années terminales (1972 à 1974). Cicéron, Homère, Antigone mais surtout Spaak, Bossuet et Racine, textes et notes qui ne prendront jamais une ride.   En réponse à un premier billet où j’avais peut-être manqué un tout petit peu de générosité envers notre titulaire, un de mes camarades de classe nous avait écrit que Philippe avait la main sur le cœur et qu’il avait été toute sa vie au four et au moulin pour beaucoup de gens. Je n’en doute pas un seul instant mais c’est quand il avait 49 ans que nous l’avons connu, dans la fleur de l’âge et dans un autre contexte, un peu Moïse redescendant de la Montagne … se donnant corps et âme à notre éducation, furieux de constater le moindre signe de laisser-aller et enragé que nous puissions trop souvent manquer de rigueur dans l’analyse ou de courage dans l’effort. C’est qu’il avait fait sienne cette phrase de François-Xavier : « Donnez-moi un enfant jusqu’à l’âge de 7 ans » … mais nous en avions 17 et il n’était pas dit qu’il n’allait pas faire de nous des hommes. C’était la vieille école et nous n’avons pas toujours adhéré à sa vision des choses : je me souviens de son dédain quand je lui ai annoncé que j’allais faire des études commerciales. Vingt heures par semaine de latin, de grec, de français, d’histoire, de sciences religieuses et d’analyse/critique artistique, « tout cela pour cela ? » ai-je cru lire dans ses yeux ! Mais après j’ai voulu garder le contact avec lui parce que je faisais partie des sans-grades à l’arrière du peloton et, en mon for intérieur, je savais que sans lui je n’aurais jamais terminé la course.  Plus tard, ma petite famille et moi l’avons accompagné en voyage (en Italie et en Grèce), je l’ai revu de temps à autre, comme beaucoup d’entre nous, mais nos rencontres se sont espacées. Il a eu, avant de partir, le geste de Sénèque (en face de la mort) et a rédigé un très beau texte qu’il a fait lire par un des prêtres concélébrant la Messe. Il nous a laissé en paix, en nous donnant sa paix. Après, j’aurais voulu me lever et donner un peu de « Wou Hou ! » mais bon nous sommes à Bruxelles et pas à Buenos Aires. C’était très bien que, en plein mois d’août, nous ayons été plusieurs centaines à lui dire au-revoir. Petites pensées en retournant vers la voiture pour Luc, Louis et Albert mes titulaires dans les petites classes et, dans les années terminales avant Philippe, Pierre et Georges-Henri. Je presse le pas : le veau d’or m’appelle au combat.

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Sant Agusti des Vedra

Sant Augusti après la sieste. C’est dans le tournant qu’on découvre le clocher de cette église haut perchée à l’ombre de laquelle on imagine qu’Henry Fonda aurait pu narguer Charles Bronson. DSCF5079 Quelques mètres de plus et on se retrouve sur la place communale, pas très grande, où le mieux aurait été de s’arrêter quelques instants chez Can Berri et renouer avec Ferrer Guasch ou quelques autres artistes de choix. Mais ces temps-là sont révolus et c’est encore un peu tôt pour l’apéro. Ici, c’est comme à Sant Vicent de l’autre côté de l’île : les églises sont vides et tout autour ce sont des fantômes. Qu’à cela ne tienne, ce sont de bons endroits pour prier ou, si on n’a pas le mode d’emploi, pour réfléchir. DSCF5081 Petites pensées donc, en ce 30 juin, pour les Grecs qu’il faut dorénavant craindre même quand ils ne sont pas porteurs de présents. Pour la fabuleuse grâce d’Obama, il y a quelques jours, prêcheur réincarné dans une église à Charleston. Pour les industriels et les marchands qu’il faut faire revenir dans nos temples – on a vu, il y a de la place – pour combattre l’érosion de nos bases imposables. Mais Ibiza ne s’est pas faite en un jour. DSCF5086 Le reste de la promenade est archi connu : on descend ensuite la rue derrière l’église et on tourne à droite pour aller prendre un verre avec le curé. Je frappe à la porte mais c’est probablement l’heure de la Bonne. Chemin de croix autour de l’église et un dernier coup d’œil sur la colline d’en face où même les morts, en ce 30 juin, trouvent qu’il fait irrespirable.DSCF5085

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Extraordinaire et abominable

Quitter le périmètre prend du temps, non pas qu’il y ait de nombreux contrôles de sécurité mais parce que la route d’accès est très longue. Bonne chance à ceux qui tenteraient de faire le mur et de se frayer un chemin dans les douves et les barbelés : c’est un aéroport qui peut soutenir un siège. A la sortie, mon gendre prendra à droite vers Tel-Aviv et ses quartiers d’affaires sophistiqués où ceux qui comptent sont probablement prestataires de la vallée des silicones et exportent leur savoir-faire dans le monde entier. Tel-Aviv, c’est le 52ème état, une terre qui promet pour les entrepreneurs high-tech où, dans les bureaux, ils réfléchissent au 3.0 et au 22ème siècle et où, sur des plages un peu sud-africaines, les mêmes fantasment sur les multiples d’EBITDA. Nous ne mangeons plus de ce pain-là : nous avons choisi de prendre à gauche et de monter vers Jérusalem. DSCF4637Voyage culturel mis sur pied par l’Agence Intermèdes à Paris où nous sommes 9 voyageurs accompagnés par Richard Lebeau avec qui nous avions découvert l’Iran. Il va falloir faire le tri dans les images accumulées et les idées reçues depuis nos tendres enfances. « Pour les sujets, vous aurez le choix entre La Fin justifie les Moyens ou Si vis pacem para bellum ou encore Il y a toujours trois versions de la même histoire ». Quels mauvais souvenirs, ces dissertations. Comment est-ce possible d’encore faire des rêves plus de 40 ans après la fin de mes études secondaires ? Mais ici le vrai cauchemar c’est de transformer ces affirmations en questions et de se rendre compte que, pour les réponses, on cherche toujours. DSCF4875 Chacun son truc pour mettre de l’ordre dans ses idées : moi j’ai beaucoup aimé la biographie que Simon Sebag Montefiore a écrite sur Jerusalem (publiée en poche et en français en 2013). C’est la démarche chronologique de l’historien qui, sans parti pris, nous décrit la Jérusalem des temps bibliques et celle de l’occupation romaine. Jérusalem convoitée de tous temps par Damas et le Caire, dominée par les Omeyyades, les Abbassides et mise à mal par la barbarie franque. Longue période où la ville a été ottomane et dont les remparts aujourd’hui sont ceux érigés par Suleyman le Magnifique. Terre de refuge pour ceux qui ne supportaient plus ce qu’on imposait aux diasporas, les Sépharades venus de l’autre côté de la Méditerranée et les Ashkénazes qui ont dû fuir les pogroms russes. DSCF4593 Au 21ème siècle, parler de Jérusalem impose d’élargir le débat à Israël et de comprendre comment, à la fin du 19ème siècle, la philosophie sioniste a surfé sur la vague de l’orientalisme des puissances coloniales (il s’en est fallu de peu que l’hymne national des Britanniques soit le Jerusalem que l’Albert Hall entonne chaque année en septembre en clôture de 2 mois de concerts de promenade). Et que dire des Philistins qui sont là depuis la nuit des temps et dont on se demande pourquoi et comment il n’a pas été possible de mieux défendre leurs intérêts entre 1948 et 1967 ?DSCF4660 Finalement, c’est se souvenir aussi de ce jour de novembre 1977 à la Knesset où le monde entier a mangé dans la main d’Anouar El Sadate. Golda Meir, l’indomptable grand-mère d’Israël au Raïs venu des Pyramides : « Vous m’avez souvent traitée de vieille femme. Permettez à la vieille femme de vous offrir un cadeau pour votre petite-fille ». Enorme éclat de rire de Sadate, tout le monde pleure. Moins émouvant mais plus important et rapporté par l’Express en novembre 1977.  C’est Yehouda Ben Meir, l’un des leaders du Parti national religieux, qui a pris la parole. Il représente la tendance du Goush Emounim, ce «Bloc de la foi» dont toute l’action, depuis des années, consiste à implanter des colonies sauvages en Judée-Samarie. Or Yehouda Ben Meir, 37 ans, d’origine américaine, vient de prononcer cette phrase extraordinaire: «Oui, il existe un problème palestinien, et, avec l’aide de Dieu, on pourra lui trouver une solution». DSCF4328 Cela c’était il y a 37 ans. Quel gâchis, on n’en finit pas de pleurer ! Mais lire la biographie de Montefiore permet de rester rationnel et de planter le décor. J’ai complété en lisant un très court ouvrage d’Amos Oz, Comment guérir un Fanatique (édition remise à jour en 2012). Alors mon expérience personnelle après une semaine passée en Israël (essentiellement à Jérusalem) ? Deux adjectifs : extraordinaire et abominable. Il va falloir développer. DSCF4549

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Visages du Yucatan

Listos para un bebe ?  Prêts à assumer ?

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A la campagne, près d’Uxmal

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Yucatan Uber (Alles)

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Bonemine, ou du moins sa belle-soeur yucathèque

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La force et l’ordre

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Il y en aura pour tout le monde

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Rasé de près

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Nature immobile

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Iglesia y Estado

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C’est l’heure de la sieste …

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… il est temps de rentrer …

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Merida, Campeche, Valladolid

Merida, Campeche et Valladolid : même si nous sommes mardi-gras, nous sommes loins de l’agitation de Cancun. Et comme dans toutes les péninsules, une légère impression d’isolement. Jusque dans les années 1950, pour ceux qui venaient ici de Mexico City, il était plus facile de voyager par la mer que de faire la route et braver les marais du Tabasco ou les forêts des Chiapas, au sud de l’isthme de Tehuantepec, là où commence l’Amérique Centrale.

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Albert t’Serstevens, voyageur et écrivain français d’origine belge, écrivait en 1955: c’est un tout autre monde que le Yucatan. Il semble qu’il se soit développé en dehors du Mexique, ce qui est vrai jusqu’à un certain point. Il est peu de provinces du pays qui aient un caractère aussi personnel et, pour tout dire, aussi séduisant ; il n’en est aucune aussi affable, aussi serviable, aussi communicative, aussi éloignée de la tristesse indienne. Chose curieuse, la population yucathèque, au moins dans les villes, a subi l’influence européenne beaucoup plus que la mexicaine ; et nous trouverons à Merida une influence française, et même parisienne, absolument déconcertante.

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Influences françaises voire parisiennes à Merida ? Hmm. En tous cas, le Yucatan n’est pas une île. Si on ne visite que ce côté-ci de la péninsule, on fera certes l’impasse sur Speedy Gonzalez, Don Diego de la Vega ou encore le chili con carne qui nous viennent d’autres contrées, bien plus au Nord. Mais on ne fera pas l’économie de la grille d’analyse proposée par t’Serstevens, dans ce qu’il a appelé un pays à trois étages. Trois étages d’altitude (les terres chaudes, les terres tempérées, les terres froides), trois étages de civilisations (la pré-cortésienne, l’espagnole, la mexicaine) et trois étages de races (le créole, le métis et l’indien).

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La complexité ne s’arrête pas là. Comment expliquer dans les églises que nous avons visitées que le drapeau tricolore de la République laïque figure en si bonne place à l’autel ou le long du chemin de croix ? Réponse plus bas lorsque je parle de Lazaro Cardenas. Que dire de ce spectacle étonnant dans un bar de Valladolid où trônent côte à côte carabine et image pieuse ? Souvenirs de la guerre civile entre Cristeros des campagnes et libéraux révolutionnaires ? Comment rationaliser ce rapport avec la violence et la mort qu’ont encore aujourd’hui nos amis mexicains, si ce n’est en se remémorant les incessantes guerres civiles et les changements continuels et sanglants de régimes. Comme le rappelle t’Serstevens, tout peuple a eu ses civilisations successives. Nulle part elles ne sont aussi nettement tranchées qu’au Mexique. On dirait que dans cette terre volcanique un séisme engloutit l’une et fait paraître l’autre, presque sans transition.

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Le meilleur endroit pour apprécier cette grande diversité se trouve au Musée du Gouverneur à Mérida, capitale de l’Etat du Yucatan. C’est là que sont exposées les gigantesques œuvres murales amovibles de Fernando Castro Pacheco (1918-2013). Ce n’est pas de la dentelle, c’est brut pour ne pas dire brutal. Mais l’avantage de passer par ici, c’est de pouvoir tout de suite saisir les finesses de la symbolique pré-cortésienne et comprendre aussi pourquoi, au 19ème siècle, les propriétaires yucathèques n’avaient que très peu de temps pour les hauts plateaux mexicas et les idées libérales et réformistes de Juarez. Imposant portrait dans la cour d’honneur de Salvador Alvarado, un des généraux éclairés de la révolution qui fera plus en quelques années au Yucatan que nos hommes politiques réalisent en toute une vie.

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Les voyageurs immobiles apprendront dans La Révolution mexicaine 1910-1940 (du très érudit franco-mexicain Jean Meyer) que libéraux jacobins et catholiques à la Pierre l’Ermite ne faisaient vraiment pas bon ménage, que les réformes agraires n’ont pas été coton, que ceux qui ont marqué les premières années de la République (Madero, Carranza, Zapata, Villa, Obregon) l’ont tous payé de leur vie (comme 2 millions d’autres sur une population totale de 15 millions) mais que d’autres hommes d’état (Huerta, de la Huerta et Calles) ont pu in extremis se réfugier chez le grand voisin du nord, pas du tout neutre mais plutôt arbitre au nom de « sa » raison d’état (lisez la sécurité d’approvisionnement du pétrole, bis repetita …). Et que, dans les années 30, il s’est finalement trouvé un homme pour sortir le pays de l’engrenage de la violence, le franc-maçon, Lazaro Cardenas, qui a compris qu’il fallait aussi être ami des curés de campagne. If you can’t beat them, join them : il faut toujours mettre un peu d’eau dans son vin.

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Quelques jours plus tard, sur une route goudronnée entre Mérida et Uxmal. Premier étonnement: l’aspect du paysage. A perte de vue s’étalent des champs de sisal, seule richesse de l’état avec le tourisme. Ne serait la chaleur, on se croirait en Bretagne, une Bretagne chaude et humide, enserrée dans des murets de pierres grises (Le Yucatan, cœur de la civilisation Maya, par Edouard Bailby, mars 1964). Nous roulons vers Campeche, la grande rivale de Merida, et dont les gisements pétroliers du Golfe remplissent les coffres du Mexique. Moments magiques au marché : sourires malicieux des commerçants soucieux de déstocker à cette heure avancée la pêche de la nuit mais aussi poulets, fruits et autres légumes. Très belle petite ville intra muros où les amateurs de pastel seront comblés.

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Le lendemain, remontée vers le Nord jusqu’à la Hacienda Santa Rosa.   L’occasion de potasser Le labyrinthe de la Solitude et Critique de la Pyramide, tous deux d’Octavio Paz. Ecrits en 1950 et 1970, ces ouvrages n’ont pris que très peu de rides. OP sur les Américains : à mon arrivée aux Etats-Unis, ce qui m’étonna le plus était l’assurance et la confiance des gens, leur apparente gaieté, et leur apparent accord avec le monde qui les entoure … toutes les critiques que j’ai entendues de lèvres américaines avaient un caractère réformiste ; elles laissaient intacte la structure sociale ou culturelle … il m’a paru alors que les Etats-Unis étaient une société qui voulait réaliser ses idéaux et ne désirait nullement les changer contre d’autres et qui, pour menaçant que semblait alors l’avenir, restait persuadée qu’elle survivrait …

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Arrêt au cimetière de Pomuch, hauts le cœur en contemplant les ossements exposés, certains crânes coiffés des cheveux du défunt. Octavio Paz à la rescousse : La contemplation de l’horreur, sa familiarité, la complaisance pour elle, constituent un des traits les plus notables du caractère mexicain. Les Christs sanglants des églises de village, …, la coutume de manger le 2 novembre des gâteaux et des sucreries en forme d’os et de crânes, sont des habitudes héritées des Indiens et des Espagnols, inséparables de notre ère …  J’ai écrit, il y a quelques blogs, de ma peur de périr ici de mort violente. A lire le Docteur Paz, mon angoisse ne proviendrait-elle pas de ce que dans le monde moderne, tout fonctionne comme si la mort n’existait pas ? Personne ne compte avec elle. Tout la supprime : les prêches des politiciens, les annonces des commerçants, la morale publique, les coutumes, la joie à bas prix et la santé à la portée de tous qu’offrent les hôpitaux et les pharmacies.

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Nous poursuivons vers l’Hacienda San Jose. Dans les faubourgs de Merida, photo sympa de 4 pépés prenant un peu de bon temps pendant que leurs enfants encouragent leurs petits-enfants qui s’affrontent dans une compétition de base-ball. Avec un recul de près de deux mois, je suis content de ce voyage. Je n’ai visité que la côte ouest du Yucatan mais ce que j’ai lu de Paz, t’Serstevens, Meyer, Demarest et Le Clézio me donnent envie de revenir et d’aller voir du côté des Aztèques. En espérant ne pas être pris entre les feux d’un dealer et de son revendeur fraîchement licencié.

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Pour finir, superbe monastère à Valladolid et restaurant charmant où trône cette vierge à côté d’une arme à feu et où il n’y a pas de carte et quand on demande ce qu’on peut manger, le propriétaire portugais (dont les enfants habitent en Belgique) nous répond que c’est une surprise. Le Yucatan, ses pyramides, ses cartels, ses surprises.

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Haciendas au Yucatán

Cortés occupé chez les Aztèques, ce sont les Montejo, père et fils, qui seront dépêchés par sa Majesté très catholique pour soumettre les Indiens du Yucatán (1523-1547). Combats, exactions en trois vagues successives, mais à plus petite échelle que dans les hauts-plateaux des Mexicas. Vers 1535, sous l’impulsion d’Isabelle de Portugal (épouse de Charles Quint), les opérations prennent une tournure plus religieuse : Franciscains et Dominicains seront dorénavant de la partie. La région est « pacifiée » dès 1547, il ne reste donc plus qu’à s’organiser. L’Etat reste propriétaire des terres qu’elle confie en emphytéose aux valeureux conquérants en récompense de services rendus à la Couronne. Pour assurer l’exploitation des champs et des mines, les indigènes qui ont survécu aux opérations de conquête leur sont confiés (« encomendados ») sans rétribution. Et pour asseoir leur contrôle, les colons construiront des fermes sur le modèle des haciendas espagnoles et andalouses.

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Il faudrait dire un mot des positions prises par un moine dominicain qui poussera Charles Quint à dresser, dès 1542, une charte de protection des Indiens au Mexique et au Pérou. Mais les colons veillent au « grain » et refuseront qu’on remette en cause le régime des Encomiendas. Bartolomé de las Casas ne lâche pas le morceau, argumente plus tard 1550-1551) à Valladolid une thèse controversée que les Indiens ont une âme, qu’il faut mieux les traiter, que Cortés et les autres sont des bouchers etc., et tout arrive puisqu’il sera suivi par sa hiérarchie. Un homme pour l’éternité le moine de Las Casas ? En tout cas en avance sur son temps mais … la résolution de ce « problème » ouvrira la boîte de Pandore. Discours des colons : « Attendez, s’il n’y a plus d’Indiens, qui va récolter le maïs et la canne à sucre ? » Réponse très politique : « Hmm, va peut-être falloir qu’on aille faire un tour en Afrique … »

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Nous étions au Yucatán pour une durée de 9 jours et nous logerons dans cinq haciendas et une pousada (qui tient plus de la chambre d’hôtes). Notre périple nous a menés de Sacnicte (à côté d’Izamal à 80kms de Merida, la capitale de l’Etat du Yucatán). Ensuite à Temozon (à 40 kms au sud de Merida), et puis à Uayamon (à 40 kms à l’est de Campêche dans l’état du même nom plus au sud-ouest). Nous sommes ensuite remontés vers Santa Rosa, San Jose et nous avons terminé le voyage dans une Pousada au centre de Valladolid (à une bonne heure de Cancun). Si nous avons été enchantés des endroits visités, nous avons l’impression d’avoir été bernés par l’agence de voyages locale : quatre des cinq haciendas font partie du même groupe hôtelier et la carte à table était rigoureusement identique dans chaque établissement. Caveat Emptor !

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Les fermes coloniales où nous logeons sont fascinantes. Pendant un peu plus de 300 ans elles ont été le véhicule de développement et d’exploitation des populations des campagnes. Parcouru le très beau Daily Life on the Haciendas of Mexico de Ricardo Rendon Garcini (Turner Libros, 1997). Une Hacienda, c’est une pyramide – encore une ! – au sommet de laquelle on retrouve un Hacendado qui doit maîtriser cultures, élevage et business. Les propriétés sont gigantesques (des centaines, voire des milliers d’hectares). Le patron sera donc excellent cavalier et parcourra sa propriété en long et en large pour vérifier ce que ses contremaîtres lui ont rapporté la veille au soir. On vit un peu en circuit fermé : outre les peones et les ouvriers, il y a quantités de professionnels de la maintenance, des administratifs, un professeur pour les enfants (il y a une petite école), un médecin (il y a un petit dispensaire) et un curé (il y a une petite chapelle).

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L’Hacienda Temozon, notre deuxième arrêt, est une imposante propriété : bâtisse principale aux murs sang de bœuf, étrangement belle à la tombée du jour. Seuls quelques portraits aux couleurs fanées témoignent du passé fastueux de la demeure. Les 28 chambres et suites ont des noms qui évoquent les endroits importants de la propriété (la pharmacie, l’école, le bureau des paies, la maison du patron…) et sont décorées dans un style colonial élégant (carrelages anciens, lits en fer forgé, hamacs…). Fondée au 17ème siècle, Temozon se tournera au milieu du 19ème siècle vers l’agave, trésor du Yucatán, une plante cultivée pour ses fibres résistantes tressées en cordes. Les cordages (principalement destinés à la marine) seront exportés dans le monde entier par le port de Sisal (au nord-ouest de la péninsule).

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Le « sisal » sera ensuite produit mécaniquement et à grande échelle par les colons. Propriété de la richissime famille Peón, qui en possédait plus d’une douzaine d’autres, Temozon connaît alors gloire et fortune. Mais bosser ici ce n’est pas une partie de plaisir : on se lève bien avant l’aube et on se couche tard dans la nuit. Ils sont 600 sur la propriété à travailler 7 jours par semaine, seulement jusqu’à midi le dimanche. Propriétaires paternalistes à fond : ici, relève un voyageur allemand au 19ème siècle, c’est un peu comme en Louisiane ou dans les Antilles.

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A partir de 1876, arrivée au pouvoir de Porfirio Diaz qui restera aux affaires jusqu’en 1911. Pour faire bref disons que les riches deviennent plus riches, préfèrent rester à la ville et ne se déranger que pour relever les compteurs. Les pauvres ne peuvent pas dégringoler plus bas mais les cycles économiques irréguliers font que les classes moyennes se retrouvent plus souvent sur la touche. En 1910, c’est la fin des haricots et après une grande période d’instabilité les représentants du peuple voteront une nouvelle constitution en 1917 : les haciendas seront dissoutes et transformées en propriétés collectives, les ejidos.

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Pyramides et Haciendas : diversité, multiplicité, contrastes et démesure … A voir !

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